
Par Sébastien Lord-Émard, correspondant Frye
Œuvre en dialogue : Scénarios catastrophes d’Alexie Morin (Le Quartanier, 2025)
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Il y a des livres
qui me replongent
dans une marée de
souvenirs et qui me troublent
parce que je sens que les mots
sont très près de moi,
chuchotent dans mon cou,
pour ainsi dire.
Comme un écho
d’une version de moi passée.
Ce n’est pas désagréable.
/ 2
Et si on s’était croisé.e.s à l’UQÀM ?
Et si je lui avais tenu la portedu métro un matin d’hiver à la station
Papineau ? Et si on avait été dans le même party,
dans le même bar
au même moment ?
Ou à quelques minutes
d’intervalle, sans jamais
se voir.
L’ai-je un jour
servie à la Brûlerie Saint-Denis,
celle près de Maisonneuve.
C’est presque inévitable
qu’un de ces scénarios
se soit en partie déroulé ainsi
étant donné les dates.
Mais moi, j’étudiais en philosophie.
« J’étudiais », genre.
Et je vivais mes propres
catastrophes. Et sinon je les imaginais
et les déployais dans ma tête comme
des machines à me
broyer.
(Moi aussi, j’écrivais
de manière mélodramatique
sans pouvoir m’arrêter
ni me relire.)
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Est-ce un effet Mandela ?
Je me souviens de certains détails
dont Morin parle dans son livre de poèmes
publié l’an dernier
au Quartanier,
maison superbe qu’elle co-dirige.
Dans Scénarios catastrophes,
Alexie Morin raconte les années charnières d’une vie,
d’une vie comme la mienne,
l’arrivée à Montréal,
les études bâclées, les petites errances,
les premières années, la drogue,
les premières ruptures, les objets perdus ou égarés,
les premières blessures sérieuses.
Et les cigarettes qu’on fumait à l’intérieur
dans les sections fumeurs
ou non.
J’ai eu mal en lisant
sa mésaventure avec sa main
ébouillantée.
Moi c’était une tasse de céramique
brisée dans l’évier qui m’avait ouvert
le poignet. Je me souviens
de ne pas comprendre d’où venait tout le sang,
parce que j’avais zéro mal.
C’est par après que mon cœur est devenu
à la fois tout chaud
et tout mou.
J’en ai gardé longtemps
une cicatrice en forme de S,
mais j’ai beau scruter ma peau,
je ne la vois plus, elle a dû s’estomper
jusqu’à complètement disparaître.
Mon corps n’est plus le même.
Moi aussi j’avais lu que
toutes les cellules du corps
se regénèrent en sept ans,
d’ailleurs, c’était à propos de Joyce,
qui, apparemment, disait à ses créanciers
qu’il n’était plus le même, qu’il n’était plus
le Joyce qui leur devait de l’argent,
puisque tout son corps était désormais
composé de nouvelles cellules
qui n’avaient rien à voir avec les (mauvaises) décisions
financières passées.
Morin nous apprend qu’il n’en est pas exactement ainsi,
et que les cellules du cœur persévèrent
plus longtemps que le reste,
alors que d’autres se renouvellent
en quelques mois.
Je suis encore moi, mon cœur.
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Je me souviens de lire Kundera,
à la même époque qu’elle,
de le lire en me disant que j’étais en train
d’apprendre à écrire un roman.
Je n’ai jamais écrit de roman, finalement.
Mais je ne me souviens
plus trop de
ses livres sauf de L’insoutenable
légèreté de l’être que j’avais relu une dizaine
d’années plus tard en étant un peu
déçu. Là
tout de suite, c’est le contraire :
je viens de relire Scénarios catastrophes
après quelques mois et
je suis
encore plus enthousiaste.
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(Écrire un poème à la manière d’Alexie
Morin, pour Alexie Morin est
aussi difficile que je le pensais,
finalement.)
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J’aime comment Alexie nous raconte
des histoires. Elle déploie ses poèmes
comme des fragments de vie,
comme autant de fils enroulés
autour de ses doigts;
berceau du chat
(ou toile d’araignée).
Je m’arrête, je relis tel ou tel poème,
je réfléchis ou je fouille sur le Web.
Mes propres souvenirs (de drogues) rejaillissent
quand j’étais avec mon grand amour montréalais,
Michel, et que tout était à la fois si simple
(« C’est si simple l’amour ! » disait Arletty
dans Les enfants du Paradis) et si compliqué.
Compliqué comme dans : pas
le fun.
Même si je ne regrette rien.
Même si j’étire des ficelles entre mes doigts.
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Je ne rends pas justice
À la valeur des vers de Morin.
Son œuvre est finement tissée, ficelée
et les motifs s’entrelacent savamment.
Extrait :
« Invasives,
les pensées qui
sans dire je sont moi
qui sans dire moi viennent
quand même
obstinément
aussi obstinément
que le souvenir de ma mort
certaine interrompt chaque soir
dans mon lit la lecture
de mon livre
et me force
à éteindre. » (p. 56)
Et plus loin :
« Il existait
une nouvelle de Borges,
j’en étais persuadée,
un passage dans une nouvelle
de Borges où quelqu’un
avait l’habitude
d’envisager toutes les versions possibles
d’un événement futur
redouté –
dans mon cas,
exposés oraux, interactions
avec la caissière, enregistrement
des bagages, embarquement ;
à l’échelle mondiale, assassinats
politiques, invasions, coups d’État,
désastres écologiques –
de façon à ce que chaque
déroulement imaginé,
chaque dénouement
ne se concrétise pas, selon
le principe voulant
que rien ne se passe
jamais comme on l’avait
prévu. » (p. 86)
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À dix-huit ans j’ai emprunté un livre à
une amie avec qui j’étudiais
au Cégep du Vieux-Montréal,
ça s’appelait
Fictions,
et plus je le lisais moins je comprenais
ce qui était en train de se passer.
Je capotais, j’étais
happé et
complètement sidéré.
C’était ma découverte de Borges.
Les premières œuvres complètes
que j’ai achetées dans la prestigieuse
collection de la Pléiade, à dix-neuf ans,
avec un maigre salaire d’étudiant et beaucoup
d’excitation. Je les ai encore,
ces deux tomes enserrés
dans leurs boitiers blancs,
je les regarde et je pense :
c’est comme le chat de Schrödinger ;
il y a et il n’y a pas, dans ces deux livres
représentant l’entièreté des écrits de Borges,
une nouvelle,
un passage d’une nouvelle, où
quelqu’un envisage toutes les possibilités
(les possibles sont infinis)
du futur.
/ 9
Le motif de l’araignée est
comme une boucle dans l’écheveau
du livre de poèmes appelé :
Scénarios catastrophes.
Je prends ce motif dans mes mains,
à moitié dégoûté,
mais aussi fasciné,
je sens ses pattes si fines sur ma peau,
à peine, à peine.
Je pense que je ressens ça mais c’est tellement
délicat,
c’est surtout mon émoi qui stimule mes sens,
je crois.
Les poils, les énormes yeux,
les mouvements imprévisibles,
tout me fait peur et pourtant
je laisse le motif
me parcourir la main.
Excité, je le redépose,
et je tourne la page.
Sébastien Lord-Émard
Moncton, 17-20 avril 2026
Pour citer cet article:
Alexie Morin sera au Festival Frye !
- Fais-moi peur ! — 2 mai à 20H
- Rêver au pire — 3 mai à 11H
Sébastien Lord-Émard
Sébastien Lord-Émard est un militant et écrivain queer acadien. Il/iel réside sur le territoire non-cédé de Mi’kma’ki, là où la rivière Epetkutogoyek (Petitcodiac) forme un coude à la hauteur du ruisseau Panacadie. Sébastien Lord-Émard a notamment publié de la poésie, des essais sur les arts visuels acadiens ainsi qu’un « Égoportrait du poète en burnout » dans le collectif En cas d’incendie, prière de ne pas sauver ce livre (Éditions Prise de parole, Sudbury, 2021). Après sept ans comme chargé de projets aux Éditions Bouton d’or Acadie et trois ans comme directeur du développement à la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick, Sébastien Lord-Émard devient à l’été 2024 le coordonnateur de la Revue acadienne de création littéraire Ancrages.

Alexie Morin



