
Par Sarah Grenier-Millette, correspondante Frye
Œuvre citée : La mère des larves de Maude Jarry (Ta Mère, 2025)
Dès sa sortie en librairie, le printemps dernier, La mère des larves de Maude Jarry a rapidement été qualifié dans les médias de « tragi-comédie d’horreur féministe », un titre que le roman porte très bien.
Sarah, trentenaire et protagoniste du roman, vit une rupture difficile. Son ex, Gabriel, la quitte après de longues années de vie commune parce qu’il veut des enfants et que Sarah, elle, n’en veut pas. Depuis la séparation, Sarah sent une douleur qui lui perce le ventre et tous les chats l’attaquent, même Richard, son chat adopté.
Sarah ne veut pas d’enfants. Elle le sait depuis toujours, et pourtant elle se fait dire par tout le système médical (et par sa mère) que, non, qu’on ne peut pas lui ligaturer les trompes, qu’elle pourrait en vouloir un jour, des enfants, et en venir à regretter sa stérilisation.
Plus d’une décennie à prendre mon mal en patience, à moisir dans les bureaux et les salles d’attente dans l’espoir qu’un médecin me fasse confiance quand j’affirme savoir ce qui est bon pour moi, qu’un seul d’entre eux me donne le droit de disposer de mon propre corps comme je l’entends. (41)
Or, depuis la rupture, Sarah a très mal, une douleur abdominale vive qui l’assaille de plus en plus souvent et qui la mène à s’évanouir dans son appartement, au travail, sur la rue en sortant le bac de compost. Cette douleur constante se révèle (ce n’est pas tant un divulgâcheur) être un kyste utérin rempli de parasites de chien, mais comme elle n’est qu’un hôte accidentel, même les embryons de vers qui se développent dans son utérus ne pourront pas arriver à terme.
Pareille à la médecin, je suis dégoutée et en même temps fascinée par mon infection, subjuguée par ce glitch de la nature. Elle l’a dit, je suis une erreur, un hôte intermédiaire accidentel. À ces vers non plus, je ne permettrai jamais de venir au monde. (160-161)
La suite des événements racontée est aussi anxiogène que rocambolesque. Le ton de la narration est sec, un peu cynique et finalement, assez humoristique. Maude Jarry joue avec les tropes habituels des films d’horreur. On retrouve, partout à travers le roman, des allusions au chestbuster d’Alien, des vers envahissants, une secte religieuse dans un vieux couvent au milieu de nulle part, des fantômes, des rêves prémonitoires, des chats qui feulent et attaquent sans raison.
C’est dans ce savant mélange d’humour et d’horreur qu’on trouve la définition même de l’étiquette « tragi-comédie d’horreur » qui sied si bien au roman. Sarah vit un cauchemar éveillé : celui de la trentenaire qui jongle avec la rupture blessante de son couple de longue date, un parcours dans le système de santé à moitié écoutée et peu prise au sérieux, une vie familiale houleuse entre une grand-mère souffrant de démence et une mère qui tangue dangereusement vers le fanatisme religieux. On y parle de deuil, de maladie, de solitude, de relations mère-fille difficiles et du poids de l’impératif social d’enfanter.
Et pourtant, au lieu de nous faire angoisser à n’en plus finir, le roman a plutôt tendance à nous faire rire de l’absurdité que prend la tournure des événements, à pointer du doigt toutes ces petites violences ordinaires qu’on vit quotidiennement et les peurs et les blessures qu’elles engendrent. Toutefois, en les inscrivant dans les codes de la fiction, Maude Jarry nous permet d’en rire et d’en diminuer l’impact nocif sur nos vies.
La manière dont le roman aborde la non-maternité et l’emprise du système médical patriarcal sur le corps des femmes, est, à mon sens, vraiment originale, directe, drôle, cynique et horrifiante. Alors que les scènes enrageantes de gaslighting médical (« Je comprends que ça peut être désagréable, mais des crampes menstruelles, ç’a jamais tué personne. » (39-40)) m’ont rappelé plusieurs de mes propres passages en clinique, les pensées acides de Sarah sur le paternalisme médical, elles, m’ont plutôt fait sourire. « Oui, on pense la même chose, » me suis-je souvent dit en lisant le roman, un maigre soulagement devant la dénonciation d’un système malade.
Parce qu’en plus de l’histoire de Sarah, le roman évoque d’autres visages des violences du système de santé et des fondements purement racistes, sexistes, misogynes, homophobes, transphobes, grossophobes, capacitistes (et j’en passe) du paternalisme médical. Le roman nomme, sans gêne, au détour d’un dialogue ou d’une description, les violences obstétricales subies par les femmes des Premières Nations et Inuit, les femmes noires et l’ensemble des personnes dont les corps et les expériences sont historiquement disqualifiés par la médecine dominante.
La mère des larves est, à mon sens, un roman assez drôle, divertissant même, mais qui pointe exactement là où les systèmes (médical, social, religieux) font violence, et c’est ça qui fait du bien dans la lecture du roman : l’impression satisfaisante et rassurante de ne pas être seul·e à vivre ces violences.
La mère des larves est le premier roman de Maude Jarry, paru aux Éditions Ta Mère en 2025. L’autrice a également fait paraître un recueil de poésie, paru aux mêmes éditions en 2019, Si j’étais un motel j’afficherais jamais complet.
Elle est invitée cette année dans le cadre de Festival Frye. Rendez-vous le 19 mars 2026 au lancement de la programmation pour découvrir les activités prévues !
Pour citer cet article:
Maude Jarry sera au Festival Frye !
- Au-delà des livres — 2 mai à 15 h
- Fais-moi peur ! — 2 mai à 20 h
Sarah Grenier-Millette
Responsable de la programmation numérique, Festival Frye
Née à Montréal, Sarah Grenier-Millette est titulaire d’une maîtrise en études littéraires de l’Université du Québec à Montréal et d’une certification en gestion d’information numérique de l’Université de Montréal.
Spécialisée dans le déploiement de plateformes numériques dédiées à la recherche et à la valorisation d’archives multimédia, elle s’est jointe à l’équipe du Festival Frye en tant que responsable de la programmation numérique en septembre 2024.
C’est elle qui a développé Discours/e : Catalogue numérique des littératures et cultures de l’Atlantique et continue d’y implémenter de nouvelles fonctionnalités.
Depuis 2025, elle est aussi chargée de projets pour Les Raisonnantes.

Maude Jarry




