Herménégilde Chiasson
Écrire avec courage et rigueur : à propos du discours critique de Raoul Boudreau

Dossier : Écrire avec un accent

Il m’est difficile de prendre la distance nécessaire pour saluer, féliciter et remercier Raoul Boudreau pour la parution de son livre Écrire avec un accent, attendu depuis très longtemps, il me semble. Je pourrais parler du travail de Raoul comme critique et des textes qu’il a produits et rassemblés dans ce livre. Je pourrais aussi parler du fait que nous sommes voisins assez proches pour parler souvent de notre culture, celle qui a donné à l’Acadie un discours et un accent modernes. Je pourrais parler de notre amitié et de l’intérêt de Raoul pour les œuvres que je produis dans mes autres vies, notamment en théâtre et en arts visuels. Trois niveaux de rencontre nous rapprochent, trois niveaux de discours toujours tenus par Raoul avec une grande franchise et une grande générosité. Ce qui est inusité en Acadie, où la critique est souvent lue avec une certaine méfiance. Il reste que le discours critique de Raoul est sans doute le seul qui tient compte des liens que toute œuvre d’art entretient avec sa présence, son passé et son corpus ou l’ensemble des créations où elle s’insère.

Dans le discours qui nous occupe aujourd’hui, soit celui qui le place dans une fonction que l’on appelle la critique, j’ai toujours apprécié le courage qu’a eu Raoul d’assumer cette fonction intellectuelle et sociale nécessaire, de lui donner une ampleur, une résonance qui l’inscrit au-delà d’un simple jugement de préférence. Car la critique est un élément essentiel de toute production artistique et culturelle. Et ce rôle fait de celui qui le joue un lecteur particulier, car il y a des milliers de lectures possibles d’une œuvre littéraire, et pour faire de cette lecture un exercice porteur de sens, il faut l’inscrire dans un contexte plus large que l’œuvre elle-même. Chez Raoul, qui a été un pionnier en la matière, je remarque une volonté insistante et tout à fait particulière de rapprocher sa lecture de la littérature acadienne d’un discours qui la situe dans un contexte plus large, celui d’une réception à l’international. La précision qui sous-tend sa lecture et ses analyses a fait de lui un spécialiste souvent cité et un porte-parole et défenseur de la volonté d’auteurs et autrices de l’Acadie de participer à l’élaboration d’une identité dont le renouveau s’étend maintenant, et souvent grâce à Raoul, au-delà de nos frontières.

Il y a 32 ans déjà, en 1996, les Éditions Perce-Neige publiaient Lectures acadiennes, une compilation de textes d’Alain Masson à propos de la littérature acadienne. Et depuis, peu de publications ont adopté une approche et tenu un discours comme celle de Masson face à la littérature d’ici. Écrire avec un accent est un livre nécessaire par l’ampleur et la diversité des propos qu’il met de l’avant. Bien sûr, on continue toujours d’écrire et de produire, mais nous assistons ici à une longue fréquentation de cette littérature qui fait de Raoul Boudreau non seulement un pédagogue hors pair mais aussi, et surtout, un penseur attentionné, un lecteur perspicace et un promoteur enthousiaste de notre littérature.

En ce sens, le livre Écrire avec un accent constitue une sorte de bilan tout comme l’avaient été les Lectures acadiennes de Masson. Ce qui a sans doute changé tient assurément du fait que l’Acadie s’exprime maintenant à travers les mots de jeunes autrices et auteurs qui vont rajouter à cette particularité qui, sans faire l’objet d’une identification aussi présente qu’elle le fut, n’en demeure pas moins une constante sous-jacente de notre présence dans la francophonie universelle. Le bilan que nous propose Raoul constitue une sorte de jalon face à la quantité, la diversité et la qualité des œuvres littéraires qui s’inscriront dans une continuité où sa pensée servira de lien, de prise de prise conscience inscrite dans ces mots dont il aura été le lecteur curieux et passionné. Nul doute que ce livre s’inscrit comme un point de départ ou un encouragement à ceux qui, comme lui, prolongeront cette volonté de dire ce qu’il y a dans le secret des mots, ce besoin de dire la diversité des lectures et de ce que révèle l’art de la littérature.

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Chiasson, Herménégilde. « Écrire avec courage et rigueur : à propos du discours critique de Raoul Boudreau ». Discours/e: Digital Catalogue for Atlantic Literatures and Cultures, 14/09/2026. https://discours-e.ca/en/2026/09/14/ecrire-avec-courage-et-rigueur-a-propos-du-discours-critique-de-raoul-boudreau/, consulté le 15/09/2026.

Herménégilde Chiasson

Poète, dramaturge, artiste visuel et cinéaste, Herménégilde Chiasson est un créateur prolifique et multidisciplinaire. Son œuvre s’inscrit dans l’affirmation d’une Acadie moderne et contemporaine. Elle lui a valu de nombreux honneurs, dont le Prix Molson du Conseil des Arts du Canada pour l’ensemble de son œuvre. Il a publié près d’une quarantaine d’ouvrages, dont Béatitudes (prix Champlain), Conversations (prix du Gouverneur général), et la série de douze livres Autoportrait, en 2014. Il joue un rôle de premier plan dans le développement du milieu culturel en Acadie et a occupé, de 2003 à 2009, la fonction de lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick.

Herménégilde Chiasson
Crédit photo : Rachelle Bergeron

Raoul Boudreau

Raoul Boudreau est professeur émérite du département d’études françaises de l’Université de Moncton, où il a enseigné de 1975 à 2011. Commentateur assidu de la littérature acadienne contemporaine depuis les années 1970, il est l’auteur de nombreuses publications sur le sujet au Canada et à l’étranger. Il a reçu le prix Marguerite-Maillet en 2011 et est membre de l’Ordre des francophones d’Amérique.

Raoul Boudreau
Crédit photo : Herménégilde Chiasson
Éditions Prise de parole