Christian Roy · Raph Dely
Habitable

Dossier : Au rendez-vous des vivant·es (2025)

Texte de Christian Roy. Œuvre numérique de Raph Dely.

Habitable

Par Christian Roy

La ville nous servait d’ambiance. Nous partagions une prédilection pour les taxis bleus. 

Gérald Leblanc

Ton avion se pose en fin d’après-midi, et comme t’as juste un carry-on, tu rushes vers la sortie et sautes dans le premier taxi parké près du trottoir qui longe le bâtiment.

Un gros monsieur moustachu te frette en silence jusqu’au duplex décrépite où tu habites depuis un peu plus d’un an. Les murs extérieurs ont déjà été blancs, mais ces jours-ci, le clapboard à moitié pourri est plus gris que d’autre chose. Les fenêtres sont sales et embrumées. L’automne passé, il y avait des champignons en shelf dans la cave, comme sur le tronc d’un arbre en passe de mourir.

Tu montes les quatre marches, faisant gaffe à la planche cassée. Tu entres dans le solarium, y laisses tomber ton carry-on et fourres tes mains dans tes poches. Tu n’as pas les clés, tu ne les récupèreras pas avant septembre. Tu cognes aux deux portes, très fort, mais la baraque est vide.

Tu ressors, faisant gaffe à la planche cassée en descendant les quatre marches, puis tu traînes ton carry-on noir jusqu’à l’arrière du duplex. Tu jurerais qu’il est plus lourd qu’il ne l’était ce matin. Même si ton appartement est au rez-de-chaussée, tu montes à l’étage, parce que ta chambre est sous-louée depuis le mois dernier.

La porte d’en arrière est débarrée, comme toujours, alors tu entres. Tu laisses tes bagages près de la table de la salle à dîner, puis tu te laisses tomber sur le gros divan parallèle au comptoir de la cuisine.

Sur le comptoir, à la gauche de l’évier, t’attendent un 13 onces de Crown Royal et deux grosses canettes de Faxe à 7,7 % d’alcool : ta brosse de soir de semaine. Ton hôte ne t’a pas oublié. Tu fais un signe de croix dans l’air, te promets de le remercier. T’enlèves tes bottes, tu pêches un cigare dans une poche de ton carry-on.

Tu commences par une des deux bières, avales un long trait, puis un second. La saveur rectangulaire et calcinée te remplit la gorge et les narines. Tu soupires. Ton Zippo lèche le bout du cigare et tu suces. Tu exhales un gros nuage dans la cuisine vide, tu rotes la bière, t’enlèves ton jacket.

Sans te retourner, tu jettes une main derrière toi, sur le muret qui sépare la cuisine et le couloir, et agrippes le téléphone, un combiné sans fil aux maintes égratignures d’où le logo d’Uniden est presque entièrement effacé, puis beep boop, tu composes un numéro familier.

Ça sonne.

—Allô?

Sa voix est à peine audible, les deux syllabes prennent trois secondes à s’enchaîner, comme s’il parlait au ralenti.

—Gérald, qu’est-ce tu bardasses?

—Euh…

—Écoute, je viens d’arriver en ville, je suis icite pour une couple de jours, veux-tu hanger?

—Hein? T’étais pas en ville avant?

Chaque syllabe est faite de mélasse, on dirait du fromage fondu étiré entre deux pointes de pizza ou les deux moitiés d’un sandwich, comme les slices de suisse sur les Reuben que tu mangeais au Rye’s Deli avec Gérald, quand tu le connaissais à peine, surpris qu’il choisisse un deli comme cloison entre un après-midi de joints et une soirée de bière au lieu d’une place plus artsy.

—Nope, je suis à Montréal depuis la mi-avril, comme l’année passée. Je suis in town pour le Festival à Haute Voix—Collette fait la mise en lecture de ma pièce, peux-tu croire? C’est pas la meilleure pièce, là… je voulais écrire du David Lynch, mais ça fait plus Ed Wood. Tu sais comment-ce que c’est. Anyway, je pensais qu’on pourrait se meeter avant la pièce pour en caler une couple, puis sortir après?

—Écoute, je viens de prendre une morphine. J’ai vraiment mal, là. So je vais te laisser aller pis essayer de dormir.

les musiques rouges que tu proposes

c’est bien la lumière émanant de nous

Gérald Leblanc

Après la mort de Gérald, pendant un des nombreux spectacles organisés en son honneur, tu partages la scène avec Roland Gauvin de 1755. Roland chante Rue Dufferin. Toi tu attends de lire un poème quelconque, tu ne te souviens même plus duquel. Après la mort de Gérald, il y a eu beaucoup d’hommages. Vingt ans plus tard, il y en a encore beaucoup.

1755, c’était le groupe préféré de ton père. Dans le fond, à cause de 1755, tu connais Gérald depuis l’enfance, même si tu ne savais pas qu’il avait écrit le plus clair des paroles du groupe.

Rue Dufferin a toujours été ta chanson préférée. Tu as vu Gérald en lire les paroles en poème à plusieurs reprises.

—Les vieilles anglaises l’autre bord de la rue aiment pas mon chien… mais ça fait rien, il les aime pas lui non plus.

Tu trouves qu’il lit trop vite. Gérald met de l’espace entre les phrases, mais lit chaque phrase d’un seul trait. Même dans Mouvance, son plus célèbre poème, les vagues de bleu se succèdent trop rapidement, empiètent l’une sur l’autre.

Ça te fait penser à la version de l’Adagio d’Albinoni montée par Herbert Von Karajan, où chaque nouvelle phrase commence avant la fin de la précédente.

Ça te fait aussi penser à la cuisine de Gérald sur la rue Weldon. Gérald revient toujours d’Europe, te feed des Gauloises et de la bière ou du café, puis entre chaque bière ou chaque tasse, vous buvez des shooters de rhum. Pour Gérald, chaque poème est une tranche de vie, chaque strophe est une brosse, chaque vers est un shooter.

Footsteps in the dark come together

Got to keep on moving or I will die

Bryan Ferry

Ta première impression, c’est que t’es dans la cour en arrière de chez tes parents. All the way en arrière, près de la shop à ton grand-père. Quand t’étais flot, tes parents ont adopté une truie, Miss Piggy, pis ton père a fait un enclos dans le lean-to en arrière de la shop à son père.

Si tu penses que t’es dans la cour en arrière de chez tes parents, c’est parce que t’es convaincu d’entendre Miss Piggy, avec ses dents qui poussaient dans tous les sens et son caractère de cochon, grogner comme une folle.

Grogne, grogne. Aspire, souffle. Grogne, râle.

Un frisson part de ta nuque et te chatouille tout le long de ta colonne vertébrale, jusqu’à ta craque de fesses. T’essaies de t’ouvrir les yeux, mais il fait trop clair dans la chambre. Il ne fait pas clair du tout, bien sûr, il est peut-être six heures du matin, mais tu as beaucoup bu, beaucoup fumé, beaucoup parlé… beaucoup fait de tout, dans le fond, sauf dormir.

À l’aube, tu es allé te réfugier dans la deuxième chambre, celle qui se trouve de l’autre côté de la collection de disques et des maintes étagères de sa bibliothèque dont les innombrables rangées ressemblent aux rayons d’une bibliothèque ou d’une librairie. Tu tombes endormi tout habillé.

Peut-être que ce n’est pas un cochon, mais c’est définitivement un animal. Ou un monstre quelconque. Grendel venu te soutirer tes trésors. Ti-Jean venu te watcher dormir.

Tu repenses à un autre moment, à Edmundston. Tu jases dans une chambre d’hôtel avec deux autres artistes invitées au salon du livre. Le téléphone sonne, et la plus jeune de vous trois répond.

—Hi Gérald!

Elle l’écoute, puis répond, sans hésiter :

—Well, on est les trois icite, pis on fait du bondage.

Après toutes ces années, tu ne sais plus qu’est-ce que Gérald a répondu, mais tu imagines que c’était quelque chose comme J’t’à terre ou J’me roule dans place, ou encore une interjection à la George Takei : Oh my!

—Bonding! BONDING! Pas bondage!

Dans la chambre de spare de Gérald, tu te réveilles, et lui, il grogne, il râle, il bave. T’ouvres les yeux. Il ne porte pas ses lunettes.

quand t’es avec les loups

tu cries comme les loups

Gérald Leblanc

Parfois, tu as une vision de Gérald au Lion d’or. Tu ne sais pas si tu l’as inventée ou non, puisque le jour associé à cette vision, tu étais noyé dans d’innombrables choppes de Boréale rousse.

Ce n’est rien d’excitant, mais en même temps, c’est Gérald à l’état pur. Il est debout en pantalon gris et en t-shirt blanc au centre de l’établissement, un pied sur la chaise devant lui, mains sur les hanches, coudes de part et d’autre comme les ailes d’un coq ou d’un Mick Jagger, chest puffé comme un paon bleu, tournant la tête de gauche à droite, puis de droite à gauche comme une oie extrêmement satisfaite de sa progéniture.

Tu l’entends parler aussi, mais tu ne sais plus ce qu’il dit.

—Ah ben là, là…

Ça devait commencer comme ça.

Death is everywhere

There are flies on the windscreen

Reminding us we could be torn apart

Martin Gore

Entre la réception de l’invitation à écrire le présent texte et sa rédaction, tu essaies de mettre en ordre les beats du bout de chemin que vous avez parcouru dans un semblant d’amitié. Tu penses beaucoup à cette dernière conversation, où tu lui parles de ta pièce de théâtre, où la douleur a volé ses oreilles, où le débit de sa voix se traîne à quatre pattes tant il s’éloigne de la vie.

Tu prends aussi le temps d’aller au musée, à Moncton, où l’exposition sur Gérald montée par ton ami Marc Chamberlain est à la veille de se terminer. Tu y reconnais la photo de Gérald, Guy, Laurent et Régis. Cette photo, ou une photo de la même pellicule, était accrochée dans la cuisine de Gérald.

La pile de disques par terre contre le mur te rend particulièrement triste. Gérald aimait tellement Joni Mitchell et Grace Jones…

La façade du Café Robinson, la lecture de Mouvance en boucle, comme la mort qui interpelle les vivants, les convie à l’underground.

—Are you going with me…

Une heure de temps, tu erres parmi ces vestiges de la vie d’une personne que tu croyais connaître.

Looked at my hands, and there’s a red stream

That went streaming through the sands like fingers

Patti Smith

Quand Gérald est mort, tu étais plus jeune qu’il ne l’était lorsque tu es né. Même vingt ans plus tard, tu as encore six ans de moins que l’âge qu’il avait lors de votre rencontre et treize ans de moins que l’âge qu’il avait quand les tumeurs l’ont achevé.

La dernière fois que tu le vois, c’est dans un bar presque vide. Tu viens pour le voir, mais ce qui t’attend, ce n’est plus Gérald. Il te semble outrageusement vieux, frêle. Dans ses traits, tu vois une rage que jamais tu n’aurais soupçonnée. Le bleu de Beat de King Crimson et de Communiqué de Dire Straits sont entièrement absents. Tout ce qui reste, c’est du rouge. Rouge comme Discipline de King Crimson, comme Making Movies de Dire Straits.

Il marche de long en large, les cubes de glace dans son rhum et coke déflagrent. Il porte une tuque et un manteau d’hiver même s’il fait chaud, et quand il enlève sa tuque, tu te dis : Good grief, c’est Charlie Brown.

Juste quelques cheveux hirsutes. Une plante qu’on a laissée périr au soleil.

Tu te demandes qui est cet homme qui est vêtu du cadavre de Gérald Leblanc. Tu te demandes si les matins de cet homme sont encore habitables, s’il reste une minute dans la journée qui est encore habitable.

Tu te commandes aussi un rhum et coke également, pour trinquer avec ce fantôme. Tu souris, parles de tout et de rien.

Dans ta tête, tu mens.

Tu te dis : Il prend du mieux, il n’est plus aussi maigre, bientôt ses cheveux repousseront.

Tu te dis : Rouge ne peut pas durer, bientôt l’océan renaîtra, la marée remontera pour gaver le désert brûlant qui a envahi cet étranger.

Pour citer cet article:
Roy, Christian et Raph Dely. « Habitable ». Discours/e : Catalogue numérique des littératures et cultures de l’Atlantique, 19/09/2025. https://discours-e.ca/fr/2025/09/19/habitable/, consulté le 03/07/2026.

Christian Roy

Christian Roy est né à Robertville et vit à Moncton, mais il ne sait pas encore où il mourra. Formé en traduction et en informatique, il est souvent mal à l’aise et parle trop à ses cinq chats. Malgré les médicaments, il ne peut s’empêcher de déchiffrer et de transcrire la cacophonie des corps et des astres qui se bousculent dans sa tête. Son huitième recueil de poèmes, intitulé Oublier, sans dormir, a été publié en février 2026 aux Éditions Perce-neige. [Bio tirée du site de la revue Ancrages]

Christian Roy
Crédit photo : Louis-Martin Savard

Raph Dely

Raph Dely (iel) est artiste multidisciplinaire. Sa pratique va de la conception de jeux expérimentaux et de films immersif à l’art conceptuel, la performance et au théâtre. Son élan artistique naît de son obsession pour la mise en scène et l’interactivité, en orientant son travail vers l’expérience vécue par le public. Son travail artistique lui a valu une présélection pour le Lumen Art Prize au Royaume-Uni. Iel a, entre autres, a créé un jeu vidéo sur une fausse couche qui a été salué comme l’un des meilleurs jeux obscurs de 2020 par Kotaku. Dely a également cofondé le Collectif LABORARE avec Marine Theunissen et voyagé à travers l’Europe pendant six mois dans le cadre de résidences artistiques pour réaliser des sérigraphies et une recherche-création chorégraphique sur la montée du niveaux des océans. Iel s’implique dans les arts vivants depuis 2021, réalisant la conception vidéo, la scénographie, l’écriture ou même la conception interactive d’une douzaine de spectacles.

Raph Dely
Crédit photo : Marine Theunissen

Gérald Leblanc

Gérald Leblanc (1955-2005) est un poète acadien né à Bouctouche, au Nouveau-Brunswick. Figure marquante de la littérature acadienne contemporaine, il a été un auteur prolifique, publiant de nombreux recueils de poésie, romans et textes critiques. Ses écrits, souvent marqués par l’urbanité, la culture populaire et un fort désir d’émancipation identitaire, ont contribué à moderniser la voix poétique acadienne.

Installé longtemps à Moncton, il a participé activement à l’effervescence culturelle de la ville aux côtés d’autres artistes et écrivain·es, notamment autour de la maison d’édition Perce-Neige et du collectif Les Éditions d’Acadie.

Gérald Leblanc
Crédit photo : Herménégilde Chiasson
Gouvernement du Nouveau-Brunswick
Festival Frye
LABORARE
Éditions Perce-Neige
Éditions Prise de parole