Christophe Collard
‘A rift within myself’ : Traduire pour se rapatrier

Ce texte a été présenté par Christophe Collard dans le cadre de la journée d’étude Pratiques littéraires contemporaines: Communautés et convergences le 20 mars 2024. Le texte a été révisé par son auteur le 23 avril 2025 en vue d’une publication sur Discours/e.


    

Traduire pour me rapatrier
Syllable après syllable

(Martin Rueff, ‘Haute-fidélité‘)

1.

“The word translation means to carry across. Presumably, a body of water” ainsi écrit Dominique Bernier-Cormier, jeune poète « de l’Acadie » né au Québec et vivant in British Columbia dans les ‘Notes on translation’ (9) qui ouvrent son dernier recueil Entre Rive and Shore (2023). Mais si traduire veut effectivement dire ‘transporter’ d’une Rive à une autre Shore, il n’y pas juste la water qu’on doit franchir. Il faut également comprendre le fonctionnement du vessel afin qu’il puisse nous mener à bon port.

But what, precisely, is this vaisseau that allows us to sail the seas of linguistic différe(a)nce ? Est-ce la langue elle-même, or the principle of translation, ou encore le processus de médiation sous-jacent – acte sémiotique de création qui se produit “over and across systemic boundaries”(Toury qtd. in Sebeok 1112) ? If we adopt the latter perspective, cela nous permettrait, du moins, d’adresser et d’intégrer the multiplicity of constituents d’une constellation hétéroclite telle qu’une translation Entre Rive and Shore.

Chris Salter’s 2010 study Entangled, une publication traitant de l’interaction et de l’interpénétration des systèmes de signification, starts from the premise that human beings and technical processes are so intimement liés dans un conglomérat de relations that it becomes well-nigh impossible to tease out separate essences for each (xiii). Par contre, analyser une œuvre offrant au lecteur une expérience viscérale de “a translation, interrompue. A text stuck entre deux langues » (Bernier-Cormier 10) pourrait bel et bien capter et faire ressentir la tension intrinsèque entre the pragmatic construct of a translation and the underlying processus réflexif de la médiation. A tension that, dans le cas de Entre Rive and Shore invite lecteur inside the work’s architecture afin d’y confronter ses principes structurants.

2.

According to the author’s family lore, Pierrot Cormier s’est évadé d’une prison britannique la nuit précédant la déportation des Acadiens en 1755 by disguising himself in a dress (10). If it had not been for that dress, comme le disait toujours le père de l’auteur, “we could have ended up as Cajuns in Louisiana” (34) – un fait qu’on apprend à travers the generic travesty of inserting private emails entre père et fils dans un recueil de poésie, écrits – paradoxalement – en anglais, “this language we never speak” (47). So, cross-dressing as structuring metaphor?  Pas si vite.

The narrative Bernier-Cormier weaves together in Entre Rive and Shore from différentes formes esthétiques, genres littéraires, et ‘objets trouvés’ d’anecdotes familiales soon enough strikes as difficilement réconciliable avec l’idée d’une seule interprétation adéquate. If anything, it ushers us in the opposite direction, selon le dicton de Steve Jobs sur “the importance of stories, of marrying technology and storytelling skills” (qtd. in Auletta 47) justement pour rendre une réalité complexe, multidimensionelle less absurd by reinstating l’importance de l’agencement humain.

Precisely because of our innate ability à explorer l’entre-deux rives, à négocier an abstract space of often contradictory impulses, nous sommes capables de lier une Rive à une autre Shore. It is a cognitive activity avec laquelle chaque amateur de littérature est familier. Navigating the perilous waters of human communication à travers un langage opaque et stylistiquement complexe constitue, instrinsically, an act of constant conceptual translation (cf. Desjardins 50).

3.

Parce que le processus de traduction est intrinsically pragmatic, chaque traduction – be it interlingual, intersemiotic, or even intermedial – est automatiquement plus ‘littéraire’ que ‘litérale.’ Ainsi, the performance of artistic texts ne peut pas être adressée de manière crédible sans considérer the cognitive agency at the root of creation and interpretation (cf. Baumann and Briggs 69). Et même si un certain noyau de sens peut effectivement naviguer d’une Rive à une autre Shore, it can never – as demonstrated by Marie Laure Ryan – be captured without its techno-cultural mediation (4).

La toile de fond narrative de Entre Rive and Shore concerne un vrai voyage that Bernier-Cormier undertook with his father to la Louisiane in order “to explore that future we barely missed, ce destin qui nous a effleuré, and find traces of ourselves. To measure the space between two fates, entre évasion et exil » (Bernier-Cormier 10). But how do we measure that space, essentiellement entre deux langues, mais aussi deux cultures, two facets of one’s own personality? If anything, la tension entre forme et contenu helps us steer clear of the murkiest waters. L’auteur ici fait appel de manière systématiquement bilingue à une panoplie de genres et formats littéraires, visuels, et textuels – traditional poetry, concrete poetry, prose, email – to transmit to the reader a visceral sense of being « stuck entre deux langues, two shores, / a dark harbor où un navire fait escale between tongues » (ibid.).

Le poème ‘Hybrid/e’ nous parle du « foreign object / qui fait chanter la machine » (66). In a general sense, a hybrid could be termed a self-conscious case of hybridization on behalf of son hybridité ostensive – c’est à dire une théâtralisation de sa nature hybride. Et parce que l’hybridation a été définie comme “a maddeningly elastic phenomenon” par le théoricien Marwan M. Kraidy (3), it carries distinct heuristic value. Après tout, les hybrides s’articulent autour du raisonnement selon lequel les distinctions sont poreuses, that absolute ‘truth’ is relative, et que la pensée essentialiste ne saurait donc pas avoir sa place dans une telle constellation perçue plutôt comme “a process rather than a state” (Burke 46).

Cela tombe bien, car il n’est pas vraiment possible de se prononcer de manière définitive sur la nature générique de Entre Rive and Shore. Is it a reflection on the identity of a personne bilingue, a narrative poem that tries de tisser les fissures d’un passé non-partagé avec a future more attuned to the mixing of communicative modes, ou encore une alternative à un discours défensif dans lequel “adopting English as one’s main language amounts to more than assimilation […] is tantamount to abdication to the language of the conqueror” (34)? Le fait que le livre ouvre sur l’affirmation de Dominique Bernier-Cormier que “I used to think this was a book about a disguise, but now I know that it’s a book about translation” (9) il y est sans doute pour quelque chose. Indeed, the work’s ostensive generic hybridity paired with its omnipresent and viscerally undeniable instistence on translation as existential process pourrait être lue comme une sincère tentative de plaider pour la possibilité d’une poétique véritablement transversale.

4.

Entre Rive and Shore features five e-mails from father to son, in English – all have the same, French subject line: « Lettre à Dominique ». Oddly enough, the bilingual tension between subject and object se voit amplifiée par la date identique des cinq courriels :  Sept. 26, 2020, 2.50 p.m. Dans le premier des cinq le père cite son fils via la premère ligne de sa premère publication, également en anglais : “I feel so strange writing to you in this language we never speak, Papa” (11). Plus tard, dans l’une des autres multiples ‘Notes on translation’ parsemées à travers le livre, l’auteur nous avoue que “For a long time I experienced bilingualism as a rift within myself” et que “To live in two languages is to constantly translate yourself” (37) – principe qu’il explique un peu plus loin, en anglais encore :

In many ways I am not quite Acadian. My brothers and I were the first Cormiers in twelve generations since Thomas Cormier in 1636, to be born outside of l’Acadie. I didn’t grow up there, either, although I spent every summer of my childhood in Cocagne. Perhaps most obviously, I don’t have an Acadian accent when I speak French. For those reasons, I am not always read as an Acadian, and don’t always feel at ease in my Acadian identity.

And yet, in my knack for exile and my hybrid tongue, I feel Acadian. (40)

Il est, en d’autres mots, “trying to braid [his] languages back together, to tangle [his] untangled tongues. To find a language that feels like home, that doesn’t split ma langue en deux » (41). La langue hybride comme patrie du bilingue.

Selon Dominique Bernier-Cormier, le Chiac, la langue de l’Acadie, “is a living thing, growing gills, a voice from [a] future [that is] prophetic and clear […]. The future is hybrid” (43). Mais, même si le principe d’hybridation était en vogue au début du millénaire avec les premières Prius et quantités de traités académiques sur le sujet, it seems to have lost some traction of late with the advent of new orthodoxies seeking to re-affirm differences for social engineering. Et c’est bien poiur cela que la petite leçon d’histoire de l’auteur nous rappelle l’importance of critical thinking as, fundamentally, une construction individuelle et un positionnement incarné, voir enraciné : “The conflicts between French and British powers here were immoral and violent, their claims were illegitimate. I refuse to re-enact those conflicts within myself, de signer un serment d’allégence » (55). Sa voie à lui est celle de la poésie, qui forme “une fabric, so I can translate it / dans une langue qui tresse ensemble / the different threads of myself” (92).

Plus loin, on retrouve un poème concret également intitulé ‘Tissu / Fabric’ (96) – presque comme si the author wanted to leave no loose threads afin de reproduire un tissage cognitif similaire chez ses lecteurs.  A fabric of thought at once allusive and elusive, cela confirmerait au minimum l’argument que cette œuvre se situe along a paradigm encompassing transgression, fluidity, and hybridization to move, indeed, au-delà des catégories et vers ce que l’anthropologue Gregory Bateson jadis a appelé une posture cognitivement ‘écologique’ (1) : i.e. an alternative way of thinking and creating that eschews distinctions in favour of convergence. En tentant, comme cité, d’effacer, tant bien que mal, la distance entre la langue de départ et celle de l’arrivée, Entre Rive and Shore hence refocalizes the reader’s experience onto the reverse effort, c’est à dire celui du retissage des deux langues qui, ensembles, form an authentically hybrid identity.

Le sémiologue André Helbo a soutenu que, rather than contribute to the implosion of existing generic boundaries, le concept de traduction intersémiotique reconnaît leur fonction pragmatique while highlighting the specific dynamic that marshals the circulation between texts, contexts, and their reception (75)—comme  l’a très bien noté Jami Macarty dans sa critique pour le Miramichi Reader :

One of the beautifully satisfying aspects of Entre Rive and Shore is the way English is blended with French, French with English. By choosing not to italicize the French, and instead using the same typeface for both languages, the book avoids separation and asserts equivalence of the two languages (online).

Les implications de telle posture ne sont pas anodynes. After all, as it demands a constructive response to a semiologically, but also existentially elusive situation, elle va totalement à l’encontre de l’éthique postmoderniste contemporaine prônant un relativisme généralisé : the generic hybrid as a locus of reflexivity, une patrie conceptuelle enracinée dans le sol acadien.

5.

Dans un poème d’une ironie lapidaire intitulé ‘Self Portrait as Sainte Bernadette de Lourdes’ Dominique Bernier-Cormier nous explique comment il “speak[s] the language of borders and visions” (38). Selon sa ‘vision,’ en effet, nous l’avons vu, hybridity derives its emancipatory potentialen soulignant non le relativisme, mais bien la distinction – a lesson he duly learned from a life spent ‘lost in translation’: “Translation makes us choose, forces us to lift the veil from the world’s face and reveal its meaning”(49). C’est une robe portée par un homme emprisonné, a cunning means to a transgressive end,mais finalement rien qu’un instrument qui ne nous définit pas : “The dress […] in its simultaneous familiarity and novelty, cannot represent either French or English” (79). Ce qui nous définit, c’est la qualité de nos décisions, là où comme le traducteur nous avons tranché, even if it creates a rift within oneself: « Papa – To be bilingual, I think, is to discover that words are the clothes of meaning, not the skin” (97). La robe du prisonnier acadien comme signifiant heuristique, alors, not a matter of ‘creating’ or ‘solving’ problems, mais la concrétisation d’un élan génératif : “What we call unitelligible is often an eloquence we aren’t attuned to” (42). Une invitation, donc, pour rencontrer l’autre – en soi, et dans un futur hybride.

Bibliographie

  • Auletta, Ken. “What I Did at Summer Camp.” New Yorker 26.7 (1999): 46-51.
  • Bateson, Gregory. Steps to an Ecology of Mind: Collected Essays in Anthropology, Psychiatry, Evolution, and Epistemology. Northvale: Jason Aronson, 1987.
  • Baumann, Richard with Charles L. Briggs. “Poetics and Performance as Critical Perspectives on Language and Social Life.” Annual Review of Anthropology 19 (1990): 59-88.
  • Bernier-Cormier, Dominique. Entre Rive and Shore. Fredericton: icehouse poetry, 2023.
  • Burke, Peter. Cultural Hybridity. Cambridge: Polity, 2009.
  • Desjardins, Renée. “Intersemiotic Translation and Cultural Presentation within the Space of the Multi-Modal Text.” TranscUlturAl 1 (2008): 48-58.
  • Helbo, André. Signes du spectacle : Des arts vivants aux médias. Bruxelles: P.I.E. Peter Lang, 2006.
  • Kraidy, Marwan M. Hybridity, or The Cultural Logic of Globalization. Philadelphia: Temple University Press, 2005.
  • Macarty, Jami. “Entre Rive and Shore, by Dominique Bernier Cormier.” The Miramichi Reader 17 April 2023. https://miramichireader.ca/2023/04/entre-rive-and-shore-by-dominique-bernier-cormier/ (last accessed 23 April 2025).
  • Rueff, Martin. « Haute-fidélité », dans Comme si quelque. Chambéry : Comp’Act, 2006. 173.  
  • Ryan, Marie-Laure. Avatars of Story. Minneapolis: Minnesota University Press, 2006.
  • Salter, Chris. Entangled: Technology and the Transformation of Performance. Cambridge: MIT Press, 2010.    
To Cite This Article:
Collard, Christophe. « ‘A rift within myself’ : Traduire pour se rapatrier ». Discours/e: Digital Catalogue for Atlantic Literatures and Cultures, 02/10/2025. https://discours-e.ca/en/2025/10/02/a-rift-within-myself-traduire-pour-se-rapatrier-2/, consulté le 29/07/2026.

Christophe Collard

Christophe Collard holds a doctorate in language and literature (Brussels, 2009) and has taught at universities and colleges in Belgium, Spain, China and the Philippines, as well as holding research fellowships in the USA and his second home, Canada.

Author of numerous journal articles, he has also written a monograph entitled Artist on the Make: David Mamet’s Work Across Media and Genres (2012) qui a été présélectionnée pour le prix biannuel 2014 de la Société européenne pour l’étude de l’anglais.

Actuellement professeur au Département de traduction et des langues de l’Université de Moncton, il combine ses activités académiques avec des travaux de rédaction et de traduction pour l’agance Prokopê, qu’il a fondée en 2019.

Christophe Collard
Crédit photo : Annie France Noël

Dominique Bernier-Cormier

Dominique Bernier-Cormier est un poète québécois et acadien qui écrit en français et en anglais. En 2017, il a remporté le prix Ralph Gustafson pour le meilleur poème. Son premier livre, Correspondent, un ouvrage hybride mêlant poésie et journalisme, a été publié en 2018 et présélectionné pour le prix Raymond Souster.

Il publie Entre Rive and Shore en 2023 aux Éditions Goose Lane, un recueil de poésie qui redéfinit ce que signifie vivre entre deux identités, deux mondes, deux langues. Ente Rive and Shore a reçu le prix Fred Cogswell Award For Excellence In Poetry.

Dominique Bernier-Cormier vit à Vancouver, en Colombie-Britannique.

Dominique Bernier-Cormier
Crédit photo : Courtoisie D. Bernier-Cormier