Dossier : Au rendez-vous des vivant·es (2025)
Texte de Georgette LeBlanc. Œuvre numérique de Raph Dely.
Éloge tout court
Je comprends que l’univers immédiat est une vibration sonore de mémoire et j’aperçois la pulsation des mots sur les pages de mon recueil. Je reconnais que je suis maintenant entré dans l’univers des livres. Je reconnais que j’émets une vibration personnelle imprimée d’une culture qui se fond dans l’immense océan de la conscience.1Gérald Leblanc. Moncton Mantra, Éditions Perce-neige, 2015 [1997], p.143.
Ce n’est jamais le code en soit qui compte2J’abonde dans le sens de : « Je ne discours par de l’écrit ni de l’oral au sens ou on observe qu’un romancier reproduit le langage quotidien, (…) J’évoque une synthèse, synthèse de la syntaxe écrite et de la rythmique parlée, de l’acquis d’écriture et du “réflexe” oral, de la solitude d’écriture et de la participation au chanter commun – synthèse qui me semble intéressante à tenter. » (Édouard Glissant, Le discours antillais, 1997, Paris, Gallimard, p.439-440). Choisir d’écrire « hardes » ou « worry pas » ne relève pas d’une volonté de rendre les choses intéressantes, de se souvenir d’une époque, de rendre hommage à un groupe culturel ou de faire valoir un point de vue. L’écriture c’est l’espace négatif, c’est l’écoute, ce qui se passe dans le corps avant les mots eux-mêmes, la façon dont le corps bouge dans ce qu’il a à dire3L’hexis corporelle de Pierre Bourdieu : « On mesure l’importance de l’hexis corporelle lorsqu’on l’observe à l’œuvre dans les différentes manières dont les hommes et les femmes se conduisent, dans leurs différentes postures, leurs différentes manières de marcher et parler, de manger et de rire, et dans les comportements les plus intimes de leur existence. Le corps est le lieu d’une histoire “incorporée” ». (Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Éditions du Seuil, 2001, p.25). L’expérience. Le langage non-verbal, le rythme, le timing, la façon dont on bouge avec la langue. C’est écrire des mots parce qu’ils résonnent, parce qu’ils sont vivants dans le corps. L’écriture c’est d’abord le langage silencieux4Edward T. Hall, Le langage silencieux, Éditions du Seuil, 1984. – l’espace et le temps et l’insignifiance des mots qui ne sont pas nés de l’expérience5Hall explique que le premier système de communication primaire, l’interaction, « est basée sur la sensibilité sous-jacente de toute espèce vivante. L’interaction avec l’environnement est signe de vie ; le contraire est preuve de mort. » (Ibid., p.57). Gérald Leblanc : « Je monte sur scène à mon tour (…) En lisant, je me sens transporté par le rythme de notre langue, conscient que chaque paire d’oreilles comprend exactement, de façon organique, ce que je dis. L’expérience m’exalte. » (Moncton Mantra, p.137), qui tient compte d’un avenir qui n’existera peut-être même pas, de la promesse d’un cadeau impossible à comprendre, de la façon dont on est perdu à jamais pour avoir mal compris un geste, une pause. C’est comprendre que ce sont les différences qui peuvent apporter une meilleure compréhension des choses6« À mes amis et collègues de cultures étrangères qui m’ont tant appris à propos de la mienne. » (Edward T. Hall, Le langage silencieux.). Je te parlerai/près du corps/avec les mots/qui collent à la peau/ et à l’histoire7« Éloge du chiac (coda) », Éloge du chiac, p.14..
Gérald Leblanc est infini et jeune, même dans la mort. Ses poèmes parlent du désir, ils émeuvent, ils comptent. Il était plus âgé que moi, d’une génération entière, ce qui est ridicule à dire étant donné qu’il était un véritable enfant terrible. Gérald Leblanc était plus qu’un poète pour moi, quelqu’un que je « devais » lire parce qu’il était aussi acadien, issu de la même « famille », ou parce qu’il était « qui il était », une légende vivante, un artiste et critique passionné, cigarette à la main. Gérald Leblanc me semblait proche. J’avais l’impression que nous venions du même endroit, pas physique, mais d’écriture, du désir, de l’envie d’écrire, toujours en quête de plus, de plus profond, de plus sauvage. Quand je l’ai rencontré en personne, il m’a abordée comme une personne. Une femme, un être sexuel, une écrivaine, sans séduction. Avec un intérêt sincère.
Quand je l’imagine aujourd’hui, je le vois lever son verre vers le ciel. Dans mon cœur, il rit, délicieusement ivre. Il s’est écrasé sur l’oasis déserte d’un riche amant. Il déteste peut-être même la plage, je ne sais pas, peu importe, car c’est ainsi que je ressens ses poèmes, que j’imagine sa peau, la façon dont elle scintille, dont elle se muscle, dont elle bouge et façonne ses lèvres. Il a retiré ses lunettes rondes. Il est concentré sur l’homme dont il est récemment tombé amoureux. Il est la 4e couverture de Géographie de la nuit rouge. Il articule toutes les voyelles à son amant, ses « ohhh » et « ahhh » sans fin, tandis qu’il passe d’un coude à l’autre. Il plisse les yeux face au soleil, sans crainte, provocateur, effronté.
Bien sûr, tout cela n’a aucune importance – à quoi ressemblait Gérald Leblanc, le poète, l’écrivain, dans la chair, mais le corps était son véhicule, n’est-ce pas ? – sa calebasse, c’est le corps qui a contribué à façonner son mode, son ampleur, ses mélodies. Il n’écrivait pas « pour être » quelque chose, il ne posait pas et ne jouait pas un rôle dans la vie ou dans sa poésie. Le corps, l’expérience dans toute sa nudité, était au cœur de sa façon d’être – d’écrire. (….) et si nous écoutions ses vagues de fond de nous/ses splendeurs évidentes à l’oreille attentive/à la conscience alerte8« en lisant Amiri Baraka », Éloge du chiac, p.16..
Gérald Leblanc écrivait debout, toujours en mouvement, passant d’un vers à l’autre au gré d’une vibration intérieure. Il était concis. Il expirait en sons pour atteindre les temples de rue de son centre-ville. Gérald pourrait être la raison pour laquelle j’ai « rencontré » Brautigan, qui (pour moi, en matière d’écriture) est très important. En tout cas, il les connaissait tous. Il lisait avec ardeur et sans préjugés. Il était généreux dans ses lectures, vous accueillait dans son cercle d’amis.
C’était un battant. Il tenait des journaux, des pages et des pages de notes lorsqu’il était jeune à Bouctouche, tout au long de ses premières années à l’Université de Moncton, dans ce qui allait devenir un jour Moncton Mantra. Il a erré pendant des années9Confirmé par un de ses amis proches – comment, pendant des années, Gérald a été obsédé par ce roman, qui allait devenir Moncton Mantra., essayant de l’écrire – comment l’écrire quand on le vit ? sachant que cet endroit était justement l’endroit et voulait simplement le dire, sans en être capable, errant avec ce sentiment de devoir s’échapper. Le jeune narrateur de Moncton Mantra écrit sur ses premières années à Bouctouche, puis à Moncton, dans cette idée appelée Acadie, se demandant comment il va arriver au livre qu’il sent qu’il doit écrire10« À vrai dire, tout ce que j’essayais de comprendre, c’était ce que je faisais ici et comment j’arriverais à en sortir car j’avais la certitude qu’il fallait aller ailleurs pour écrire. » (Moncton Mantra, p.13), le livre que nous lisons aujourd’hui. Ce qu’il finit par découvrir et par faire, c’est « plonger » : faire la paix avec sa tour de Babel intérieure, l’écouter et l’aimer, accepter les langues qu’on lui a appris à séparer, à tenir à distance.
Ce faisant, il lui était impossible de « s’intégrer » où que ce soit. On ne pouvait pas et on ne peut toujours pas le rattacher à une seule chose ou à un seul groupe, si ce n’est celui des artistes. Il était au courant de tout – la politique, le nationalisme, des attentes, les motifs que l’élite acadienne attendait de lui et les a refusés, choisissant plutôt et courageusement de faire ce que tout artiste doit faire, écouter sa voix intérieure.
Dans Éloge du chiac, dédié à sa mère et à son père, il se replie – il n’est plus « l’enfant arriéré11« Nous sommes de ceux/qu’on aimerait mieux ne pas saluer/le 15 août/mais à qui l’on finit par céder/ comme à un enfant arriéré/qu’on tape sur la tête/avec la condescendance d’usage/avant de passer/aux vrais sujets ». (« Quand je pense à l’affaire », Éloge du chiac, p.28.) » – il a mieux à faire que de se diviser en trois. Il termine le poème intitulé « Quand je pense à l’affaire » en acceptant sa situation, son incapacité à contrôler la perception que les autres ont de lui, de son « genre », de sa culture, « comme autant de juifs et de gitans/comme autant d’acadiens/dans les rues d’aujourd’hui12« Quand je pense à l’affaire », Éloge du chiac, p.28.». On pourrait même dire que, dans toute cette souffrance, il est prêt à l’accepter – sa pluralité inhérente « too bad de se priver/de pareille façon/ de faire accroître contre soi-même/que ce rythme n’existe pas13« Éloge du chiac », Éloge du chiac, p.11.». Gérald a rendu impossible pour quiconque en Acadie de balayer quoique ce soit sous le tapis.
Cela aussi, et encore aujourd’hui, me semble tout à fait logique. Je n’avais pas besoin d’être convaincu. Il y avait là une sorte d’exaltation, de joie. Il y avait là un choc dans l’imagination, dans la mémoire personnelle, dans l’expérience. Ne parlez pas de l’Acadie si vous êtes incapable d’accepter sa complexité, sa réalité pluraliste. Ne vous approchez pas et n’entrez pas en Acadie si vous êtes facilement effrayé ou séduit. Ne venez pas avec votre brochure de bons vœux. Restez chez vous si vous ne pouvez pas supporter d’être secoué, déstabilisé ou bouleversé, si vous n’êtes pas intéressé ou si vous ne pouvez pas trouver votre équilibre. De plus, ne vous attendez pas à ce que ses habitants se soucient de votre ignorance, de votre refus de reconsidérer votre propre situation arbitraire. Comme l’a écrit Gérald lui-même, « nous ne voulons plus ressembler/à ceux qui nous acceptent/à condition que nous effacions/toute trace d’histoire personnelle/qui. Nous aiment à genoux/devant l’autel de l’aliénation/c’est même pu funny14« Éloge du chiac », Éloge du chiac, p.12. ».
Œuvres citées
- Bourdieu, Pierre. Langage et pouvoir symbolique, Seuil, 2001.
- Glissant, Édouard. Le discours antillais, Gallimard, 1997.
- Hall, Edward T. Le langage silencieux, Seuil, 1984.
- Leblanc, Gérald. Éloge du chiac, Perce-neige, collection « Mémoire », 2015 [1995].
- Leblanc, Gérald. Moncton Mantra, Perce-neige, 1997.
Notes
- 1Gérald Leblanc. Moncton Mantra, Éditions Perce-neige, 2015 [1997], p.143.
- 2J’abonde dans le sens de : « Je ne discours par de l’écrit ni de l’oral au sens ou on observe qu’un romancier reproduit le langage quotidien, (…) J’évoque une synthèse, synthèse de la syntaxe écrite et de la rythmique parlée, de l’acquis d’écriture et du “réflexe” oral, de la solitude d’écriture et de la participation au chanter commun – synthèse qui me semble intéressante à tenter. » (Édouard Glissant, Le discours antillais, 1997, Paris, Gallimard, p.439-440)
- 3L’hexis corporelle de Pierre Bourdieu : « On mesure l’importance de l’hexis corporelle lorsqu’on l’observe à l’œuvre dans les différentes manières dont les hommes et les femmes se conduisent, dans leurs différentes postures, leurs différentes manières de marcher et parler, de manger et de rire, et dans les comportements les plus intimes de leur existence. Le corps est le lieu d’une histoire “incorporée” ». (Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Éditions du Seuil, 2001, p.25)
- 4Edward T. Hall, Le langage silencieux, Éditions du Seuil, 1984.
- 5Hall explique que le premier système de communication primaire, l’interaction, « est basée sur la sensibilité sous-jacente de toute espèce vivante. L’interaction avec l’environnement est signe de vie ; le contraire est preuve de mort. » (Ibid., p.57). Gérald Leblanc : « Je monte sur scène à mon tour (…) En lisant, je me sens transporté par le rythme de notre langue, conscient que chaque paire d’oreilles comprend exactement, de façon organique, ce que je dis. L’expérience m’exalte. » (Moncton Mantra, p.137)
- 6« À mes amis et collègues de cultures étrangères qui m’ont tant appris à propos de la mienne. » (Edward T. Hall, Le langage silencieux.)
- 7« Éloge du chiac (coda) », Éloge du chiac, p.14.
- 8« en lisant Amiri Baraka », Éloge du chiac, p.16.
- 9Confirmé par un de ses amis proches – comment, pendant des années, Gérald a été obsédé par ce roman, qui allait devenir Moncton Mantra.
- 10« À vrai dire, tout ce que j’essayais de comprendre, c’était ce que je faisais ici et comment j’arriverais à en sortir car j’avais la certitude qu’il fallait aller ailleurs pour écrire. » (Moncton Mantra, p.13)
- 11« Nous sommes de ceux/qu’on aimerait mieux ne pas saluer/le 15 août/mais à qui l’on finit par céder/ comme à un enfant arriéré/qu’on tape sur la tête/avec la condescendance d’usage/avant de passer/aux vrais sujets ». (« Quand je pense à l’affaire », Éloge du chiac, p.28.)
- 12« Quand je pense à l’affaire », Éloge du chiac, p.28.
- 13« Éloge du chiac », Éloge du chiac, p.11.
- 14« Éloge du chiac », Éloge du chiac, p.12.
To Cite This Article:
Georgette LeBlanc
Georgette LeBlanc writes at the confluence of memory, myth, and speech. Born of the tides and languages of Acadia, her voice flows between poetry, prose, song, and the stage, shaping worlds where stories breathe and the body remembers. A transdisciplinary artist with a PhD in Francophone Studies from the University of Louisiana at Lafayette, she has focused her research and creative work on the intersections of ethnology and literature. A former Official Poet of the Parliament of Canada, she is the author of numerous award-winning and critically acclaimed books, including Alma, Amédé, Océan (2021 GG Literary Award for Translation) and Petits poèmes sur mon père qui est mortShe currently lives and works in Moncton, New Brunswick.

Gérald Leblanc
Gérald Leblanc (1955-2005) est un poète acadien né à Bouctouche, au Nouveau-Brunswick. Figure marquante de la littérature acadienne contemporaine, il a été un auteur prolifique, publiant de nombreux recueils de poésie, romans et textes critiques. Ses écrits, souvent marqués par l’urbanité, la culture populaire et un fort désir d’émancipation identitaire, ont contribué à moderniser la voix poétique acadienne.
Installé longtemps à Moncton, il a participé activement à l’effervescence culturelle de la ville aux côtés d’autres artistes et écrivain·es, notamment autour de la maison d’édition Perce-Neige et du collectif Les Éditions d’Acadie.
Raph Dely
Raph Dely (iel) est artiste multidisciplinaire. Sa pratique va de la conception de jeux expérimentaux et de films immersif à l’art conceptuel, la performance et au théâtre. Son élan artistique naît de son obsession pour la mise en scène et l’interactivité, en orientant son travail vers l’expérience vécue par le public. Son travail artistique lui a valu une présélection pour le Lumen Art Prize au Royaume-Uni. Iel a, entre autres, a créé un jeu vidéo sur une fausse couche qui a été salué comme l’un des meilleurs jeux obscurs de 2020 par Kotaku. Dely a également cofondé le Collectif LABORARE avec Marine Theunissen et voyagé à travers l’Europe pendant six mois dans le cadre de résidences artistiques pour réaliser des sérigraphies et une recherche-création chorégraphique sur la montée du niveaux des océans. Iel s’implique dans les arts vivants depuis 2021, réalisant la conception vidéo, la scénographie, l’écriture ou même la conception interactive d’une douzaine de spectacles.






