
Par Éloïse LeBlanc, correspondante Frye
Œuvre visitée : Mourir de froid, c’est beau, c’est long, c’est délicieux de Nathalie Plaat (Presses de l’Université de Montréal, 2024)

Ma lecture de Nathalie Plaat est bercée par la musique de Richard Desjardins. Chaque titre de chapitre lui emprunte des vers et le texte se clôture par quelques lignes d’Akinisi, la chanson qui a inspiré le magnifique titre Mourir de froid, c’est beau, c’est long, c’est délicieux. Je prends note des paroles qui suivent : « Je me perdrai encore et encore, tant que je n’aurai pas trouvé cet être qui me manque ». Il semble que l’écriture de Plaat brode autour de ces vers, racontant la rencontre et l’éloignement d’un jeune homme au vélo bleu.

L’autrice nous confie dès les premières pages : « pour te suivre, il aura fallu que j’accepte mille-et-une fois d’accueillir en moi l’incompréhensibilité des choses, de toucher les limites de ma conception du monde » (p. 17). Auprès de cette personne sensible et lumineuse, elle découvre les rebords de la psychose. Elle découvre surtout des espaces vastes de compassion, de vulnérabilité et de sensualité. En retraçant l’histoire de son désir, qui s’entremêle avec son impuissance face à la détresse de l’être aimé, Plaat se doit d’établir ce qui les rapproche.
« Comme moi, tu appartiens à cette catégorie d’êtres qui lisent l’existence d’abord par ce qu’elle leur a imprimé dans le corps. » (p. 27)
Son rapport à l’écriture en est empreint. Le corps pensant permet de ressentir ce que l’autrice nous présente comme des éléments bêta : « des fragments flottants, doués d’une certaine densité, mais que l’on ressent sans parvenir à bien les identifier » (p. 52). Il faut passer par le corps, par l’intuition, et l’autrice ne s’arrête pas à la théorie, elle l’incarne.

« Il ne suffit souvent que d’une phrase, d’un jet de lumière particulier qui entre dans la pièce ou d’un coup de crayon sur la table à dessin pour que, soudainement, tout un univers se révèle, tenant quelques secondes en apesanteur entre mes doigts, dans une cohérence aussi vide que brève. » (p. 16)
Cette façon de laisser parler le corps, elle l’étend même à son éthique d’écoute : « Il me semble que les nuques racontent tout un tas de secrets. J’aimerais que chaque nuque me parle de ce qu’elle a reçu comme tendresse, ce qu’elle a essuyé comme revers, ce qu’elle a porté comme ravages et retenu comme explosion. » (p. 108) Cet extrait contient, quant à moi, toute l’amplitude du phrasé de Nathalie Plaat, qui combine poésie, idées complexes et sentimentalité assumée.

L’adresse au tu, qui traverse le livre, nous place aussi face à l’absence. L’autrice déplie tout un imaginaire en réponse à la disparition de ce jeune homme auquel elle s’adresse, « puisqu’avec l’absence vient forcément l’espoir de placer dans le lieu du vide quelque chose qui vit, ou pas, mais en tout cas, quelque chose. » (p. 142). Elle fait advenir de la beauté là où il y a aussi de la douleur en réinventant cette première passion et en lui donnant voix par l’écriture. Elle déploie un espace poétique et théorique où la rencontre avec l’altérité est possible et souhaitable. L’expression avoir des absences prend alors un sens plus vaste qu’un état de rêverie fréquent. En inventant et en éclairant ses propres absences et ses propres absents, Plaat se rend disponible pour accompagner d’autres personnes dans la perte et le deuil.

En dépeignant cette expérience fondatrice de l’empathie tout habillée du costume du premier amour, Nathalie Plaat place tous les éléments nécessaires pour réfléchir à son rapport au soin. Dans sa façon d’accueillir les personnes qui rentrent dans son bureau, elle développe une éthique qui lui permet de naviguer les tensions propres à l’exercice de sa profession. Si l’ordre professionnel dont elle fait partie préconise un cadre standardisé, elle dit plutôt : « Je ne connais pas d’autres manières d’habiter ce métier que d’y maintenir ma qualité de sujet, au service de leur monde, certes, mais sujet tout de même, occupant aussi l’espace avec ce qui me constitue en tant que personne entièrement impliquée dans le lien. » (p. 50) En affirmant cette proximité avec ses patient-es, comme avec son lectorat, elle accepte aussi de se laisser affecter par l’autre. Elle se rend disponible en dévoilant ses aspérités. « On a beau tout faire pour l’aplanir, le refouler, l’effacer, il est pourtant bien là, le monde intérieur de celui qui écoute. » (p. 141) C’est ce qui fait la force de ce livre. Il entremêle les récits, nous rappelant que nous sommes toujours à la croisée de plusieurs subjectivités, de plusieurs affects, des différentes formes du travail d’amour.
Pour citer cet article:
Nathalie Plaat sera au Festival Frye !
- Quand le corps se souvient — 25 avril à 13 h
- FRYE Cabaret — 25 avril à 19 h 30
Éloïse LeBlanc
Éloïse LeBlanc (elle) est une autrice, artiste et travailleuse culturelle qui cultive l’hypersensibilité, partage ses textes à voix basse et s’attarde aux textures côtières maritimes ; elle s’intéresse aux univers minuscules et aux manières de les magnifier. En 2022, elle publie Le hoquet en pulpes aux éditions de La maison en feu. Plusieurs de ses textes trouvent refuge en revues (Estuaire, Nyx, Saturne, Les Éphélides). Elle est fondatrice et directrice générale du Projet Borgitte à Cap-Pelé au Nouveau-Brunswick.

Nathalie Plaat


