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Un entretien avec Christian Roy
Par Gabriel Robichaud, correspondant Frye
Par la force des choses, Christian Roy est une figure intimement liée à mon parcours littéraire, particulièrement en poésie. Je choisis d’écrire la force des choses parce que nous n’avons pas été au cœur du processus décisionnel qui a fait en sorte que le lancement de mon premier recueil, La promenade des ignorés, coïncide avec le lancement de son cinquième, Gènes et genèses, tout comme on ne s’est pas appelés pour se dire que ce serait bien qu’on récidive en 2018, alors que L’étoffe des braises était lancé le même soir qu’Acadie Road au festival Frye. Je lui avais alors révélé que mon poème À l’assimilée se voulait une réponse à son texte L’acadienne. J’ai su par la suite que la lecture de ce livre avait déclenché de son côté une autre forme de réponse, qui se déploie dans un triptyque poétique dont Oublier sans dormir, paru plus tôt en 2026, est le second opus.
Figure majeure de la littérature acadienne, c’est en marge de ce huitième recueil de poésie que je l’accueille chez moi, un après-midi où la livraison d’un lave-vaisselle et une série d’appels contrevenants ont interrompu un peu trop, à mon goût, cet entretien avec une des voix les plus singulières de notre paysage littéraire.
Comment te définis-tu ?
Oh boy ! (rires) Je travaille sur une petite formulation depuis longtemps, selon laquelle je suis un mystique rural (pour éviter d’avouer que je suis un redneck hippie). Ces derniers temps, j’ai ajouté agnostique cosmique et nihiliste optimiste à mystique rural.
Plus précisément, je dirais que ma poésie est largement axée sur les sens. C’est aussi beaucoup de collages de sons, d’images, de jeux de mots. Je suis pas formé en littérature, donc mon écriture est vraiment le produit de mon expérience. Je m’efforce d’écrire le plus librement possible, sans jamais diriger ma plume.
J’aimerais parler de statistiques avec toi, puisque tu fais paraitre un huitième recueil de poésie ces jours-ci, mais que je te sais très prolifique dans l’écriture. Que cachent tes fonds de tiroir ?
Si on tombe dans l’inédit, c’est plusieurs milliers de pages. Environ cinq romans, une dizaine de recueils de poésie, puis de multiples nouvelles. Des débuts de livres inachevés ici et là aussi. Il y en a que j’ai supprimés parce que je ne voulais plus les avoir en tête, mais y en a plusieurs qui sont là en dormance.
Qu’est-ce qui fait que tu passes du tiroir à la maison d’édition ?
Je crois que je me bats avec cette question-là depuis mes débuts. J’avais un ami qui m’avait questionné à ce sujet-là après mon deuxième livre : « si t’écris pour toi, pourquoi publier ? Et si t’écris pour les autres, de quel droit te permets-tu de partager ta réalité à grande échelle ? Pourquoi c’est important ? »
[Je tiens à dire que j’ai affublé, à tort, l’ami d’une épithète qui se voulait mi-drôle, mi-pas-si-drôle-que-ça, à cause de sa question, mais que Christian m’a ramené sur le droit chemin de la bienveillance.]
Je tiens à dire que c’est un bon gars, et que j’apprécie le fait que ça fasse 25 ans qu’il me fait réfléchir à ces questions-là. C’est une personne très intelligente aussi qui aime, comme Socrate, qu’une personne soit consciente de ce qu’elle fait, et qui cherche à vérifier les motifs, les plans de ses individus-là en fonction de leurs actions.
Bref, que je publie ou non, la nécessité d’écrire reste. Je crois que je comprends finalement à 46 ans que toute ma carrière d’auteur « en tant que personne qui écrit », et que toute ma carrière d’auteur « en tant que personne qui publie », ce sont deux mondes différents. Ma partie préférée de toute la patente, c’est d’être devant les gens. Et la poésie me donne quelque chose à dire devant les gens quand je la lis à haute voix.
Quand j’étais jeune, j’ai fait du théâtre, écrit plusieurs pièces. J’ai arrêté en arrivant au secondaire parce que je suis devenu plus gêné. J’aimais écrire pour le théâtre, je montais mes propres pièces (parfois par dépit parce que j’étais le seul à avoir cette drive), et je finissais souvent par jouer le rôle principal, notamment à cause d’une facilité à apprendre le dialogue que j’avais écrit. Ça me permettait aussi d’être au centre de l’action.
Ce que j’aimais de ça, c’était encore d’être devant les gens. Reste que j’ai beaucoup de difficulté à écrire quelque chose de longue haleine. Mes pensées ont tendance à rouler extrêmement vite, pis c’est dur à suivre. On dirait même que dans ma poésie j’attrape des idées en courant. Mon éditrice me demande d’ailleurs souvent d’aller rétablir des verbes dans mes vers parce que parfois y a des pages entières sans verbe, sans sujet… Juste des images, ou encore une succession de réflexions abstraites.
Mon premier recueil s’appelle Pile ou face à la vitesse de la lumière, et c’est l’idée de ce que je peux saisir dans le tourbillon de mes pensées. Ça finit souvent par définir ce que j’écris. Comme si ce que je finis par écrire, c’est ce que je parviens à saisir de ce flot continu, et que quand je choisis de le publier, c’est pour avoir une excuse pour retourner en parler devant le monde. 80% de mon texte est souvent là dès le premier jet, mais ça peut prendre un autre deux ans pour aller trouver le 20% qui reste. Tout ça avant le processus éditorial, qui rajoute une autre couche de travail et de retravail avant que le livre prenne forme.
À quel moment dans ta vie (ou y a-t-il un moment dans ta vie) tu prends conscience que tu écris une Œuvre, et si oui, comment est-ce que ça affecte ton écriture ?
Je vais dire non. Je n’ai pas vraiment la conscience d’écrire une Œuvre cohérente. Si y a une continuité, c’est juste parce que je suis la même personne avec les mots, les sons, les rythmes qui me sont propres. Peut-être que ce que j’écris récemment, ou ce que j’ai écrit, avec mes deux derniers livres en particulier, et le prochain (s’il est accepté pour publication), constitue au final un projet plus délibéré, mais encore une fois, c’est vraiment pas quelque chose que je fais consciemment au départ. J’ai pas de plan à long terme.
Des fois, j’écris librement, sans avoir de concept défini, des fois j’ai un titre, des fois j’ai un projet ou une idée d’écrire sur un sujet, mais en définitive, plus j’essaye de diriger mon écriture, plus elle va aller dans tous les sens.
Crois-tu dans l’adage qui dit qu’on écrit toujours le même livre ? Si oui, comment écris-tu le même livre une huitième fois ? Sinon, comment se différencie-t-on de livre en livre ?
Je pourrais dire que j’ai des périodes dans ma vie littéraire. Mes trois premiers livres ont une meilleure cohérence, les uns avec les autres. Personnes singulières arrive ensuite et ça va vraiment dans tous les sens. C’est littéralement l’écriture la moins dirigée de ma vie, sans plan, après avoir écrit beaucoup. J’étais sur un gros trip Camus/Sartre/Kafka, et dans l’exploration de l’incommunicabilité.
[Ironie du sort, c’est à ce moment-ci qu’un premier appel interrompt momentanément notre entretien.]
Personnes singulières essaye donc vraiment plein de choses, et constitue une rupture avec le reste.
Par la suite, je travaille six ans sur Gènes et genèses, qui est la concentration d’entre 600 et 800 pages d’écriture (dont plusieurs fonds de tiroir qui ne sortiront jamais). J’avais commencé un blogue qui s’appelait L’inachevable, avec des règles pour avoir une écriture disciplinée, à raison d’un poème par jour. Reste que parfois je me ramassais une journée pour écrire les textes de la semaine, ou des deux prochaines semaines. Mais le principe, avec le recul, demeurait d’écrire du volume pour aller découvrir des choses. Jusqu’au bout du souffle vient aussi de cette même boulimie d’écriture entre 2005 et 2007.
Ceci dit, fin 2016, environ, avec le décès de Christian Brun, Serge Patrice Thibodeau m’a botté le cul en disant « on vient d’en perdre un qui n’avait pas publié depuis un bout. On ne peut pas laisser ça arriver tout le temps. On n’est pas si nombreux que ça. Faut pas arrêter d’écrire. » Ça a mis le feu au poudre pis ça m’a ramené à l’écriture. J’avais l’impression d’avoir peu de choses à dire à ce moment-là, jusqu’à ce que la possibilité de quitter Moncton pour prendre la maison de mes parents à Robertville se présente. Sans que ça arrive, juste cette possibilité-là m’a ramené à l’écriture et a donné un autre angle à ce recueil-là.
Puis, juste après Jusqu’au bout du souffle, paru en même temps qu’Acadie Road, je me suis interrogé sur ce que ça voulait dire l’identité et le lieu acadien. Pis que, pour moi, au lieu d’être associé aux chemins, mon identité est plutôt rattachée aux cours d’eau; à la rivière Nigadoo, mais aussi aux autres rivières de la région pis à la Baie-des-Chaleurs, qui n’étaient jamais loin (même si j’ai plus grandi dans les terres). C’est comique aussi parce que l’eau n’avait jamais été l’élément central de mes autres livres (c’était plus le feu), mais tout ça est apparu tout à coup et est devenu l’épine dorsale d’un livre qui s’est appelé Nigadoo que j’ai fini par laisser de côté pendant des années.
Je suis revenu à l’écriture en 2021 dans l’optique d’écrire de l’humour. Puis cette forme d’écriture, sans gêne, sans censure, dont dépend l’écriture humoristique m’a ramené à la poésie. Puis tout ça est venu s’ajouter aux questions sur l’identité, la personnalité, le rapport au je. Dans mon écriture, le je, le il, le elle, c’est tout le temps moi, d’une certaine façon, même quand je parle de quelqu’un d’autre. C’est mon regard, I guess.
Qu’est-ce qui impose le choix d’une forme littéraire ou poétique d’un texte ou d’un livre ?
Je n’en ai aucune idée. J’ai pas choisi la poésie. En novembre 1993, mon amie Donna m’a invité à écrire de la poésie, m’a donné la permission de le faire, et je l’ai prise. C’était comme enfiler un vêtement fait sur mesure. Ça avait du sens.
Quand j’ai écrit ma première histoire, à 8 ans, en 3e année, un texte sur les Monchhichi, c’était instantané. Dès le moment où j’ai arrêté d’insérer dans mon histoire des choses vues ou lues ailleurs, puis que j’ai inventé un élément de l’histoire, que j’ai créé quelque chose d’inédit, que j’ai fait un choix, j’ai su que j’étais fait pour ça. Ça ne m’a jamais quitté, le besoin de faire ça par la suite. C’est pas toujours en écriture. J’ai fait de la peinture, de la photo, de la sculpture, des courts métrages, du théâtre, puis j’ai écrit des scénarios de longs métrages, des nouvelles, des romans, des chansons… J’ai écrit en anglais, en français.
T’as même fait de la traduction.
Oui, mais ça, plus jamais. (Rires)
Autant c’est mon gagne-pain [Christian est traducteur], autant quand ça vient à de la traduction littéraire, je me rends compte que c’est pas pour moi. Et c’est pas plus grave.
Le rythme semble être un élément important dans ton processus d’écriture, ou à tout le moins ce qui se dégage de tes livres. C’est quoi le rythme que tu cherches dans les mots au moment de les choisir ?
C’est un rythme très respiré. Ça vient de la musique. A Tribe Called Quest, Q-Tip en particulier, Adam Yauch des Beastie Boys, Tom Waits, Pink Floyd (l’époque où Roger Waters est le parolier principal). Y a quelque chose dans ces rythmes-là qui, je dirais, a feelé toujours vraiment naturel. Puis Plume Latraverse. Je les mentionne parce que ce sont des albums que j’ai écouté de façon obsessive (Plume en noir et blanc, pis The Wall et Animalspour Pink Floyd, Bone Machinede Tom Waits). Velvet Underground aussi. Quelque chose de pratiquement parlé.
Quand j’étais plus jeune, mes poèmes étaient plus axés sur la phrase, mais plus on avance, plus ça devient décousu de ce côté-là.
Un des grands points, c’est que j’étais pas forcément un lecteur de poésie. J’étais plutôt avare de romans et d’histoires d’épouvante. J’avais un prof de français qui m’avait vendu des recueils de nouvelles de toutes sortes d’auteurs, entre autres Stephen King (dont je suis maniaque), qu’il me donnait pour 25 cents la shote. Quand je suis venu pour lui en acheter d’autres, il m’a demandé de lui ramener ceux que j’avais acheté puis de les échanger pour des nouveaux. À force de répéter le processus, j’ai fini par lire un grand pan des nouvellistes importants des 200 dernières années, français, anglo-saxons, etc.
[On parle brièvement de l’impact notoire de l’essai On Writing ou Écriture : Mémoires d’un métier (en français) de Stephen King sur nos pratiques respectives et qu’on vous recommande.]
Ça a donc fait en sorte que mon approche de la poésie s’est d’abord calquée sur d’autres genres avant de venir sur la chanson, puis la chanson abstraite (j’ai découvert The Doors peu après la rédaction de mes premiers poèmes, back in 1993). Je pense beaucoup à ce qu’a dit Roland Barthes dans ses textes sur la pub ou sur le cinéma. Si je me rappelle bien, il disait qu’on se met dans un état de rêve. C’est le même état dans lequel je me plonge quand j’écris, puis comme aujourd’hui je lis de plus en plus et de mieux en mieux la poésie, mon écriture, j’ai l’impression, se rapproche plus de ce qu’elle veut être. Ou encore, le fait que mon approche soit plus soutenue transforme de façon plus marquée mon état au moment de l’écriture. Je commence enfin à atteindre mon plein potentiel.
Mes premiers jets ont tendance à être plus concrets, personnels. C’est le travail qui brouille les pistes. Quand je publie des poèmes, c’est un peu pour dire « est-ce que je suis le seul qui se sent comme ça ? », mais ce que les gens tirent de mon livre, je m’en balance. Je ne veux pas qu’ils aillent me chercher dans mes livres. L’acte de création, il m’appartient, c’est juste pour moi. Quand les gens lisent mes livres, je veux qu’ils se trouvent eux-mêmes. Je fais la même chose; je lis les recueils des autres comme si je les avais écrits, et c’est ce que je veux que les autres fassent avec les miens.
On parle parfois de poètes qui observent, commentent et/ou témoignent ? Où te situes-tu sur ce spectre ?
Je me suis toujours considéré comme quelqu’un qui observe, un peu en retrait de la réalité. Un des paroliers du groupe CANO, Robert Dickson, m’avait dit que le seul moment où un poème est vrai, c’est au moment de son écriture. Ensuite, dès la première relecture, ou dès qu’on y retouche, il commence à mentir parce qu’il devient une construction. De la même façon, pour moi, le premier jet, c’est une performance live, et tout le travail qui vient ensuite l’ancre dans la fiction. C’est pareil dans l’écriture humoristique. Pour paraphraser Jerry Seinfeld, il faut être suffisamment intelligent pour voir le monde différemment, et suffisamment stupide pour se laisser berner par ses perceptions de la réalité. J’essaie d’amener ça, aujourd’hui, dans ce que j’écris, tout en laissant une place importante aux accidents qui arrivent en cours d’écriture.
S’il y a une chose qui a changé dans mon approche à la publication, c’est d’arrêter d’empiler les artifices les uns sur les autres pour me cacher. Plus jeune, je voulais que tout demeure opaque. Même en entrevue, même en performance, je ne décrivais jamais quelle était la réelle inspiration d’un poème. Avec Oublier sans dormir, j’ai dit dès le départ que c’est un recueil de poésie qui parle de dépendance – d’alcoolisme en particulier – pour que le lecteur ait un point de départ. Je me suis permis de le faire alors que je ne le fais pas habituellement. Je le trouve plus abstrait que L’étoffe des braises, alors j’ai voulu tendre la main au lecteur pour qu’il puisse me suivre. Ça peut sembler banal, mais pour moi, c’était un acte de courage de le dire, de l’avouer (alors que j’ai encore de la difficulté à me l’avouer à moi-même).
Comment as-tu vécu, ou continues-tu de la vivre (puisque c’est récent), cette action courageuse ?
C’est terrifiant, parce que bien je n’aie jamais l’intention de boire à nouveau, ça me met une pression additionnelle de ne pas succomber à la dépendance, de ne pas rechuter, puisque c’est maintenant public. Dans les programmes de réhabilitation, on nous indique que ça prend quelqu’un à qui rendre des comptes. Un sponsor. Je me suis donné comme mission, en nommant la chose publiquement, de devoir rendre des comptes à tout le monde. Vous êtes tous mes sponsors ! Ça a aussi été une façon de dire que c’était possible d’arrêter avant que ça ruine ma vie. Je n’ai pas perdu mon emploi, les dommages sur ma vie familiale ont été limités. J’ai arrêté à temps, notamment à l’aide de la très bonne influence de mon épouse.
Reste que le début de la guérison est très déplaisant. Dans mon cas, ça a révélé plein de problèmes de santé mentale que je cachais, voire que je masquais avec l’alcool. Entre les drogues que j’ai consommé dans la période entre mon adolescence et le début de l’âge adulte puis l’alcool que j’ai consommé jusqu’en 2023, le seul moment où y avait des bribes d’honnêteté, c’était dans ma poésie. Quand je me suis assis pour écrire Oublier sans dormir (qui avait pour origine Oublier, sans dormir avant qu’on se rende compte que la virgule n’était pas esthétique sur la couverture), j’avais décidé d’écrire sur la santé mentale, mais sur ce sujet seulement. Je n’allais pas bien, et oui, je buvais encore, mais je faisais de la course à pied, je me gardais en forme, je mangeais bien, bref, je faisais plein de choses pour avoir une bonne santé mentale, sans pour autant aller mieux. Puis quand je me suis me concentré là-dessus à l’écrit, c’est devenu très « fin du monde ». Ça m’a aidé à me rendre compte à quel point la présence de l’alcool était un problème dans ma vie, puis c’est là que j’ai pris la décision d’arrêter de boire, le 20 mai 2023.
Tout le travail éditorial qui a été fait par la suite a été intéressant. Grâce à ce que la guérison m’a permis de découvrir, tout ce que je cachais, tout ce que je tentais de fuir en m’intoxiquant, tout ce qui se révélait, au point où ça devenait presque sans issue, s’est transformé en distance positive sur ma création depuis ses débuts.
Aujourd’hui, je suis diagnostiqué, médicamenté, en voie d’autres diagnostics potentiels, qui me permettent de mieux me réconcilier avec le passé. Je me rends compte qu’il y avait une partie de moi plus brave et un brin baveuse quand j’étais jeune qui s’était assoupie, et qui se réveille au fur et à mesure que l’usure, l’érosion, voire l’effacement qui découlait de ma consommation s’atténuent. Ça m’a amené à m’éloigner de l’écriture pour le mot, et de me rapprocher de celle pour le sentiment. C’est une transformation de mon rapport à l’écriture de l’image, qui se veut un moyen de transcender la langue, pour mieux dire l’indicible.
Parmi les choses qui, je trouve, se dégagent de tes œuvres, il y aussi le travail sur le corps, les éléments, la jouissance, la sexualité et les fluides/liquides. Te reconnais-tu là-dedans ?
Pour moi, c’est l’idée d’un corps sans âme qui revient constamment. Être prisonnier d’un corps, et en même temps se sentir vide. Y a tout un travail au niveau de la biologie, présent dans les récits d’épouvante que j’ai lus aussi. Les armes blanches (couteaux, glaives, haches) qui tranchent, dépècent, reviennent toujours, dans une idée de détruire la chair pour trouver ce qui se cache derrière (la conscience, l’âme, l’immatériel, l’intangible, ou encore l’esprit) l’humain.
J’ai l’impression aussi qu’il y a une forme de place au sacré, à la foi, ou même à la spiritualité qui revient dans les métaphores et les images.
Certainement. J’ai grandi à l’église, j’ai été servant de messe dès l’âge de 7 ans, au moment où j’ai réalisé que je pouvais être devant le monde, sur l’autel, et prendre part à la cérémonie. J’ai tellement toujours eu besoin d’être devant le monde que dès que j’ai découvert que c’était une possibilité, fallait que je le fasse. La perte de la foi est aussi un deuil avec lequel je compose. Mon neuvième recueil, s’il est accepté, porte là-dessus. Son réel sujet, ce sont des questions d’identité sexuelle et de genre, mais ces dernières sont imbriquées dans le concept de la foi, que je le veuille ou non. J’ai grandi dans une famille très, très catholique d’où je demeure le seul agnostique parmi une gang d’athées. Mais ça, c’est une longue histoire.
Pour faire court, avec le temps est venu le constat que le concept de la religion était un artifice créé par l’humain, ce que Kurt Vonnegut appelait les granfalloons, soit des groupes arbitraires qui servent uniquement à diviser les gens. Mais l’idée du divin, en tant que personne qui crée de l’art, en tant que parent, en tant que personne qui vit une histoire d’amour extraordinaire depuis plus de 20 ans, s’impose à moi. Tout comme l’idée qu’il existe quelque chose de plus grand que le monde des sens. Ces questions-là me semblent peut-être moins pertinentes aujourd’hui, depuis que j’ai pu terminer Jusqu’au bout du souffle avec un poème où le Je se tranche les poignets, dans un ultime assassinat du corps qui permet de réaliser que le divin est définitivement là.
Ceci dit, pour moi, la religion, c’est de la bullshit. Pas nécessairement les gens religieux, bien sûr. C’est comme l’adhésion à n’importe quel groupe, ça peut servir de raison pour faire le bien ou d’excuse pour faire le mal. Mais la religion et le divin, ce ne sont pas du tout la même chose. Pour reprendre ce que j’ai dit plus tôt, l’auteur qui écrit, comme le Dieu qui crée, est une créature entièrement différente de l’auteur qui publie, comme le Dieu dans les livres religieux.
C’est quoi la place que t’accordes à la nuit et à la lumière, dans ton œuvre ?
Ce qui est intéressant, c’est que le noir ou l’obscurité n’est pas toujours une mauvaise chose dans mon œuvre, tandis que la lumière cherche souvent à tromper. Si je parle un peu moins de nuit maintenant, reste que la sombreur demeure, notamment avec une forme de l’allégorie de la caverne dans Oublier sans dormir.
Y avait rien de plus dangereux dans mes premiers livres qu’un sourire. Le sourire était la chose la plus traitresse, entre autres parce que j’ai énormément de difficulté à lire les visages, à interpréter les expressions faciales des gens. Je n’ai aucun instinct pour ça, et c’est un travail constant d’y arriver. J’ai donc choisi le sourire dans mes livres pour exprimer cette difficulté. Plus on sourit, plus on montre les dents, et plus ça devient menaçant. Ce n’est plus une obsession aujourd’hui comme avant, mais reste que dans mon idée, plus on montre les dents, plus on pourrait mordre. Bref, dans le sourire, y a la lumière qui pourrait être prête à trahir, alors que le noir s’associe au silence, à l’oubli, à la quiétude.
Je suis aussi quelqu’un qui a longtemps fait de l’insomnie, donc qui vivait la nuit. J’avoue d’ailleurs que c’est quelque chose que j’ai recommencé à faire, ces derniers mois, ce que je perçois, étrangement, comme un signe de guérison. Une sorte de retour à qui j’étais quand j’étais jeune (et donc avant de me perdre dans la consommation), alors que tout ce que j’ai empilé par-dessus se fait évacuer. Je retourne donc à un état où je fonctionne mieux la nuit. J’écris beaucoup la nuit, je suis un couche-tard (je l’ai toujours été), un lève-tard aussi.
L’insomnie reste en quelque sorte un vestige de mon enfance religieuse (qui a été somme toute très heureuse, à l’exception de la conception de l’enfer qui me terrifiait). Je te donne un exemple. Avec mon TDAH, en ce moment, je vis au moins une dizaine de choses en même temps, allant de l’écoute d’un bruit de ventilateur à la contemplation de deux-trois idées qui spinnent dans ma tête, et bien sûr tout de suite, je parle, je m’entends faire le récit de ce que je te dis dans ma tête, je ressens le contact de mes vêtements sur ma peau, etc. Mais quand j’étais jeune, s’ajoutait toujours à ces choses-là la possibilité d’aller en enfer, ou de faire quelque chose qui m’y mènerait, et ça m’affectait au quotidien, particulièrement la nuit. C’était une interférence constante et toxique.
J’ai longtemps été décimé par ces peurs nocturnes, peurs qui se diluaient dans l’intoxication, la musique forte, les films, tout ça pour éviter les cauchemars de mort chaque fois que je réussissais à tomber endormi. Ma relation avec la nuit et le jour, le noir et la lumière, est ainsi très ambiguë. Une chance que j’ai l’écriture pour l’exorciser.
La poésie a longtemps été une thérapie, à part mon « cycle du milieu », entre Personnes singulières, milieu 2004, jusqu’à environ 2020, quand j’ai commencé à écrire du standup. Durant ce marasme du milieu, j’écrivais pour publier plutôt que pour écrire, ou j’écrivais en me demandant « ça ressemble à quoi un poème de Christian Roy ». J’étais devenu quelqu’un qui écrit parce qu’il est poète plutôt que quelqu’un qui est poète parce qu’il écrit. Tout ça a changé depuis, et pour le mieux.
Quels sont tes projets en cours et qu’est-ce qui s’en vient pour toi ?
Je suis dans le deuxième jet d’un roman, soit une série de vignettes qui se veulent une lettre d’amour à la création. On est dans quelque chose de surréaliste, directement dans mes intérêts, dans un monde où tout est possible. Ça raconte l’histoire vraie d’une journée où je me suis perdu dans le bois quand j’avais huit ans. J’ai eu la chance d’avoir des fonds d’ArtsNB pour ce projet, ma première subvention de création à vie. Une aide très précieuse.
Je travaille aussi à un projet de poésie qui s’intitule J’vas, axé sur l’oralité de mon village (St-Laurent Nord, le bout du Nord du Nouveau-Brunswick où j’ai grandi). Encore une fois, je suis de plus en plus dans un mode d’écriture directe, presque du parler, comme je le fais tout de suite. Y a ça, puis des projets dont je ne parlerai pas en détails, mais qui vont faire l’objet de demandes cette année qui détermineront la suite des choses. Y a aussi l’idée d’écrire un récit/roman acadien sur l’amour, puisqu’il me semble que ça manque dans notre littérature.
Christian Roy est parti de chez nous après 2h30 d’entretien. À son départ, j’avais reçu un peu trop d’appels, un lave-vaisselle, mais aussi les confidences d’un ami sur des pans pas toujours évidents de sa vie, et de son œuvre. Ce qui se devait une entrevue en deux temps, où je pose les questions de son œuvre à l’auteur, se fera finalement, elle aussi, en deux itérations, avec la permission du Frye. C’est que ce deuxième segment, celle des questions de l’œuvre, m’apparait plus appartenir à un projet à venir en marge de la revitalisation de la revue Vallium. Ce que je retiens, malgré tout, de cet échange, c’est à quel point l’imaginaire de Christian Roy est un puits foisonnant à la fois de connaissance, de récits, d’images, de vécu, et de livres en devenir. Vivement la suite !
To cite this article:
Christian Roy est au Festival Frye !
- FRYE Fever — 24 avril 2026 à 20H
- L’heure du thé — 26 avril 2026 à 13H
- Lancement printanier des Éditions Perce-Neige — 28 avril 2026 à 20H
Gabriel Robichaud
Gabriel Robichaud is a multidisciplinary artist from Moncton who began his artistic career in 2007. With an academic background in drama at the Université de Moncton, his multidisciplinary practice has led him to work on stage, writing and directing. His choice to add a political dimension to his practice, coupled with the positions he takes in the public arena, also leads him to deal with various subjects concerning the arts, culture and language, particularly in the media.

Christian Roy
Christian Roy was born in Robertville and lives in Moncton, though he does not yet know where he will die. Trained in translation and computer science, he is often ill at ease and talks too much to his five cats. Despite the medication, he cannot stop deciphering and transcribing the cacophony of bodies and stars colliding in his head. His eighth poetry collection, Oublier, sans dormir, was published in February 2026 by Éditions Perce-neige. [Bio taken from Revue Ancrages]





