Georgette LeBlanc
C’était comme ça la vie

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Il y a quelques années, j’ai eu l’honneur et le privilège de m’entretenir avec Antonine Maillet dans le cadre d’une commande proposée par la revue Les Libraires, pour sa rubrique d’entretiens intitulée « Dans l’univers de… » — une tâche qui m’a à la fois terrifiée et captivée. Le texte qui suit a été écrit à la suite de ma rencontre téléphonique, en 2021, avec Antonine Maillet, alors âgée de 92 ans.

Je voudrais écrire Tonine, mais Mme Maillet n’était pas une proche, elle n’était pas de ma parenté. Mme Maillet était une légende de son vivant. Je ne l’ai rencontrée qu’à quelques brèves reprises en personne — entre autres, à la cérémonie de remise du prix Nelligan en 2006, où mon premier recueil de poésie publié, Alma, était finaliste. À mon grand étonnement, la romancière, qui m’était déjà, dans mon âme à moi, comme une sorte de fée marraine littéraire, est apparue parmi la foule d’éditeurs, d’écrivains et de poètes venus écouter l’annonce du prix.

Alma fut mon introduction au milieu littéraire québécois et canadien francophone. Cet après-midi-là, j’avais l’impression de traverser un portail, de me rapprocher d’un monde où je me sentais moins seule, imprégnée de l’univers et du legs de l’énigmatique Émile Nelligan. J’étais curieuse, émue, chavirée. Et même si Alma n’a pas remporté le prix Nelligan, l’expérience de la voir là, assise et rayonnante, solidaire, ne m’a jamais quittée. Sa fougue, lorsqu’elle est venue me saluer, m’a profondément marquée.

Pendant notre rencontre téléphonique, Mme Maillet ne m’a rien raconté qu’elle n’ait déjà dit en entretien, dans les nombreux reportages et documentaires qui lui ont été consacrés, ou qui ne figure dans son Clin d’œil au Temps qui passe. Pourtant, impossible de l’arrêter — de l’interrompre, de rediriger l’échange. Pourquoi ? Je l’écoutais comme si je l’entendais pour la première fois : une femme d’un autre temps, l’Aînée, en chair et en os, confirmant sa volonté de vivre pleinement et entièrement chaque moment présent.

Mme Maillet était bien plus qu’une autrice ; elle est ma Froissart, une sorte de griot. Son œuvre est à la fois porteuse de mémoire, transmission d’une inventivité orale et témoignage d’une résilience collective qui, je l’espère, perdurera. Impossible de détacher l’écrivaine de l’Histoire acadienne, l’œuvre du Village, du XIX siècle en Acadie en particulier — étape de reconstruction complexe et difficile au retour d’exil, à la suite de la Déportation des Acadiens, malheureuse pierre angulaire identitaire. Impossible, pour moi, de ne pas privilégier à mon tour, comme elle l’a fait tout au long de sa carrière d’écrivaine, la parole vivante, son propos et son expérience — matière première du travail de création.

C’était comme ça la vie

Mme Maillet parle à ses morts. À différents moments de la journée, elle les salue, leur demande des petites choses à voix haute dans le salon de son condo qu’elle aime et où elle habite depuis la mort de sa grande amie, Mercedes Palomino; après avoir quitté la grande maison où elles avaient vécu et rêvées ensemble et heureuses.

Mme Maillet m’explique qu’elle parle à sa mère, à son père, à ses frères et sœurs et ami.e.s comme s’ils étaient là, dans le salon avec elle. Même dans son âge d’or, Mme Maillet reste la même – enjouée et sans réserve. Elle m’explique qu’elle parle à ses morts sans savoir ni même imaginer où ils sont. « Ne me parle pas d’anges ni de Paradis. », insiste-t-elle. Elle n’en a aucune idée et ne s’en fait pas. Elle s’amuse dans le mystère, le véritable au-delà. Mme Maillet me dit qu’à 92 ans, elle revit son enfance. D’une pièce à l’autre, et même du salon à la cuisine, elle a l’impression de se trouver dans sa maison natale de Bouctouche, au Nouveau-Brunswick, alors qu’elle est chez elle, à Montréal.

Mme Maillet m’explique qu’elle avait 14 ans quand sa mère est décédée. Un 13 décembre très froid, (…), le jour de funérailles de sa mère, une cousine de sa mère devenue Mère générale s’est présentée accompagnée de la sœur Jeanne de Valois. C’est la même Jeanne de Valois qui sera fondatrice du premier cours classique pour femmes en 1943 et qui ouvrira le Collège Notre-Dame-d’Acadie à Moncton en 1949. Mme Maillet m’explique que, ce jour-là, sa sœur, « Cécile la courageuse », avait plaidé pour qu’Antonine, et non elle, fréquente le pensionnant à Memramcook, car le père de Mme Maillet, atteint de Parkinsons n’avait pas les moyens de payer les frais d’études aux deux filles. Mme Maillet m’explique que, si elle fut pensionnaire au couvent avec sa sœur, et ce, avant de terminer le secondaire, c’est grâce aux bourses d’études offertes par la Mère générale le jour des funérailles de sa mère.  « Vois-tu ? s’exclame-t-elle, ma mère descendait dans sa tombe, pis elle m’envoyait ce cadeau-là. ».

Mme Maillet m’explique que le couvent à Memramcook n’était pas une autre planète – un nouveau monde peut-être –- un monde où elle devait se battre pour rester première de sa classe, elle, « la petite de Bouctouche ». Un monde où elle avait décidé « de prendre sa place » et de finir première de sa classe, ce qu’elle fit.

Mme Maillet raconte qu’elle n’était pas la seule à prendre sa place et explique que Mère Jeanne de Valois n’était pas une « sœur » comme les autres, qu’elle n’était pas une « pieuse ».  Qu’elle n’aurait jamais pu rester plus d’une journée au couvent si ce n’était grâce à Mère Jeanne de Valois, une dame courageuse qui osait s’opposer aux hommes qui pensaient que les femmes devaient s’occuper de « soupologie » plutôt que de philosophie. Cette mère Jeanne de Valois marchait les bras ballants comme une générale d’armée, plutôt que de marcher les bras croisés, et elle « parlait à voix haute » dans le corridor.  Mère Jeanne de Valois était avant tout une éducatrice et Mme Maillet soutient qu’avec elle, les collégiennes se sentaient « libres, libres ».

Mme Maillet insiste sur ce point; elle se sentait libre au couvent, avec ses amies.

Le vœu de chasteté « n’était pas un gros problème », puisqu’elle n’avait pas le goût de fonder une famille, me dit-elle, « j’étais bien trop prise par mes aventures pour ça ». Mme Maillet m’explique avec aplomb qu’elle pouvait être amoureuse sans vouloir se marier et que c’était comme si elles avaient déjà « la vision d’aujourd’hui en tête » ; qu’il était possible, logique et normal même de vivre des relations amoureuses et naturelles avec des personnes du même sexe. Des amitiés profondes. Mme Maillet était aux études et avait déjà une grande passion pour la littérature. Mme Maillet était heureuse au couvent avec ses amies et se sentait libre.

Libre aussi de quitter le couvent.

À la fin des études, « on quittait le couvent pour gagner sa vie ». Mme Maillet se demande si elle n’est pas restée quelques années de plus pour de mauvaises raisons, que ce n’était pas pour Dieu qu’elle est restée aussi longtemps. Si elle est restée, c’était pour vivre sa passion, continuer ses études et enseigner. Quand elle « est sortie de là », c’est parce qu’elle ne pouvait plus y rester de bonne foi. Elle explique que les femmes de sa génération qui sont rentrées au couvent pour ces raisons-là, c’est-à-dire pour s’éduquer, ont presque toutes quitté le couvent, sans problèmes, sans drame. C’était comme ça, la vie.

C’était comme ça la vie en 1950. Une femme devait être titulaire d’un doctorat pour enseigner la littérature à l’Université de Moncton alors que l’homme pouvait enseigner à l’Université n’ayant que la maîtrise. Il fallait demander la permission à l’archevêché pour enseigner Rabelais. Moins de cent ans passés, c’était chose normale au Nouveau-Brunswick, comme ailleurs au Canada, de quitter la maison à 14 ans pour travailler ou pour fréquenter le pensionnat. « C’était la vie » de ne pas avoir accès à l’éducation malgré ton talent, ta passion, parce que tes parents n’en avaient pas les moyens. C’était la vie d’accepter que les choses étaient ainsi. La vie était comme ça.

Mme Maillet raconte la fois qu’elle a fait le tour de la Nouvelle-Écosse et de l’Île-du-Prince-Édouard sur le pouce, en auto-stop avec d’autres collégiennes et qu’elle a enfin arrêté de conduire sa voiture à 90 ans alors qu’elle en était encore capable afin d’éviter des ennuis. Aujourd’hui, à 92 ans, elle voyage avec la voisine, sa grande amie, qui habite le condo d’à côté et me rappelle du même souffle que, malgré son âge, elle n’a rien oublié de sa mémoire ancienne.

Mme Maillet va à l’essentiel : « ça dépend du chef », en parlant de Mère Jeanne de Valois et du couvent et de ces années-là. Mme Maillet ne se souvient pas exactement, mais elle pense que c’est au couvent avec Mère Jeanne de Valois qu’elle a découvert les textes de Rabelais pour la première fois, comme s’ils avaient été « écrits pour elle ».  Elle me raconte que, dès les premières pages, il fallait « qu’elle aille au bout » de Rabelais, et que lire Rabelais c’était comme lire son monde à elle, le village de son enfance. L’auteur qui avait été mis à l’Index est celui qui l’a le plus influencée et celui qu’elle a enseigné malgré l’avertissement de l’archevêché – de « faire attention ». Mme Maillet glousse de bonheur. Son rire intemporel de velours-vétiver résonne, « Faire attention… mais comment ça faire attention ? »

Mme Maillet était la seule au couvent à avoir enseigné tous les siècles « à peu près ». Elle était la seule qui connaissait le Moyen-Âge jusqu’au XXe siècle littéraire et, lorsqu’une institutrice tombait malade ou devait s’absenter, elle prenait le relais. Elle explique que dans les années 1940, elles étaient responsables de ses propres listes de lecture.

Mme Maillet affirme que la littérature acadienne est née avec sa génération, qu’elle a déjà pensé qu’elle continuait quelque chose, qu’il y avait déjà une littérature acadienne quand elle a commencé à écrire et à publier, mais qu’elle le voit autrement aujourd’hui. « Ce qu’il y avait quand j’ai commencé à écrire était un début », une enquête importante, mais il n’y avait pas de personnes autrices acadiennes qui l’inspiraient à l’époque. Ce qui l’inspirait en Acadie c’était ce qui existait déjà, l’oralité.

Mme Maillet m’explique que c’était différent que chez les autres, chez elle, à Bouctouche. Chez elle, il y avait des livres – voire plusieurs livres. Elle avait côtoyé et connu la littérature française à la maison comme à l’école, puisque ses deux parents étaient instituteurs. À l’époque, les instituteurs étaient payés par la paroisse. Mme Maillet précise que ses parents ne pouvaient pas faire vivre une famille de neuf enfants avec un salaire d’instituteur et son père est ainsi devenu gérant à Irving.  Malgré son nouvel emploi, son père révisait les devoirs de français à la maison et, bien que ses parents soient l’exception à la règle, ils ne ressentaient aucun mépris envers ceux et celles du village qui ne lisaient pas. Ses deux parents parlaient à tout le monde. C’était comme ça chez elle, à Bouctouche.

Mme Maillet se rappelle une nouvelle d’Alphonse Daudet intitulée « La dernière classe » publiée dans Les contes du lundi en me disant qu’elle l’a autant influencée que l’œuvre de Rabelais, mais à une époque différente. Le vendredi après-midi à l’école du village, l’institutrice leur lisait des contes ou des nouvelles comme activité de relâche. Une Antonine Maillet de 10 ou 11 ans avait écouté, le cœur gros, l’histoire du petit Franz en Alsace qui devait accepter que, du jour au lendemain, lui et ses camarades de classe deviendraient Allemands et cesseraient les leçons de français. À la dernière phrase de la nouvelle, « C’est fini, allez-vous-en », Mme Maillet avait éclaté en mille sanglots intérieurs, estomaquée par l’idée que l’on puisse passer d’un monde à un autre aussi violemment et que, si cela s’était passé en Alsace, cela pourrait aussi bien se passer chez elle, au Nouveau-Brunswick.

Mme Maillet m’explique qu’à ce moment-là, elle comprit que la littérature c’était aussi et surtout ça : de l’émotion. Que cet après-midi-là, elle avait compris qu’être écrivain, « ce n’est pas juste savoir écrire, c’est savoir faire pleurer’’.

Mme Maillet ne pleure pas en me racontant ses souvenirs, tout ce qui n’est plus. C’est peut-être parce qu’en elle, ils vivent encore, rayonnent à travers chaque pore de ses joues roses — que je me remémore aisément —, dans son regard espiègle. Elle qui est. Elle pour qui la littérature est au-dessus, à l’intérieur de tout ; qui croque dans la création à pleines dents. Mme Maillet à la moelle française, citant Shakespeare comme son numéro un, le top du top, tout en regrettant qu’il n’ait pas été Français — « mais qu’est-ce que tu veux… » — parce que c’est bel et bien à la France, m’explique-t-elle, que revient le mérite d’être temple et puissance littéraire mondiale.

Et puis, bon, reprend-elle, Shakespeare n’avait pas le génie de la fable qu’avait La Fontaine ; et La Fontaine n’était pas Corneille. Et moi, j’ajoute : Louise Labé qui n’était pas Marguerite de Navarre, qui n’était pas Antonine Maillet. Antonine Maillet, dont l’enthousiasme continue de m’inspirer. Antonine Maillet, qui n’est qu’elle-même : singulière, le top.

Georgette LeBlanc, avril 2026

Un grand merci à Pierre Filion pour la relecture de ce texte.

To cite this article:
LeBlanc, Georgette. "C’était comme ça la vie". Discours/e: Digital Catalogue for Atlantic Literatures and Cultures, 24/04/2026. https://discours-e.ca/en/2026/04/24/cetait-comme-ca-la-vie-2/, viewed on 25/04/2026.

Georgette LeBlanc

Georgette LeBlanc writes at the confluence of memory, myth, and speech. Born of the tides and languages of Acadia, her voice flows between poetry, prose, song, and the stage, shaping worlds where stories breathe and the body remembers. A transdisciplinary artist with a PhD in Francophone Studies from the University of Louisiana at Lafayette, she has focused her research and creative work on the intersections of ethnology and literature. A former Official Poet of the Parliament of Canada, she is the author of numerous award-winning and critically acclaimed books, including Alma, Amédé, Océan (2021 GG Literary Award for Translation) and Petits poèmes sur mon père qui est mort. She currently lives and works in Moncton, New Brunswick.

Georgette LeBlanc
Photo credit : Festival international de la littérature

Antonine Maillet

Antonine Maillet (1929–2025), born in Bouctouche, was one of the foremost figures in Acadian literature. A playwright and novelist, she gave voice to the Acadian people through works such as La Sagouine and Pélagie-la-Charrette, which earned her the Prix Goncourt in 1979 — the first time a Canadian author received the award. Her writing, rich with humor, memory, and the rhythms of popular speech, helped bring Acadian culture to international prominence. A former professor and researcher, Antonine Maillet remains an essential ambassador for Acadie and the French-speaking world.

Antonine Maillet
Photo credit : L.P. Chiasson