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Par Sarah Grenier-Millette, correspondante Frye
Œuvre lue : Cindy_16 de Louis-Daniel Godin (La Peuplade, 2025)
Il faut encore utiliser le « on ». Avec le « je » ça ne colle pas. Avec le « je » on n’arrive pas à raconter ça. […] La main qui écrit l’histoire, au pousse-mine, elle ralentit. Elle cherche. Elle tourne en rond. Elle se détourne. Elle s’arrête. (7)
Ainsi s’ouvre Cindy_16 de Louis-Daniel Godin, par un premier chapitre intitulé « Par où commencer ? », et nous y faisons la rencontre de ce « on », mais aussi de ce « je » qui nous raconteront, au fil des pages, l’histoire de Louis-Daniel, 37 ans, qui fut en relation amoureuse de 17 à 19 ans avec un homme beaucoup plus âgé que lui, Marc-Alain, dont il apprendra vingt ans plus tard les crimes sexuels commis sur des mineurs. À la page suivante, on peut lire :
Il faut dire « je » pour parler du temps où le livre s’écrit, maintenant, là. Je dois dire « je » lorsqu’il s’agit de moi, de l’adulte qui écrit le livre, celui qui tient le pousse-mine, qui se souvient de l’adolescent qu’il a été. (8)
Et à la même page, un peu plus loin encore :
Je vais écrire « on » lorsqu’il sera question de ces deux années avec Marc-Alain. Je vais écrire « on » pour arrêter d’arrêter d’écrire. (8)
Un jour, alors qu’il a dix-sept ans et qu’il habite depuis peu en colocation avec Marc-Alain, Louis-Daniel découvre une adresse courriel insolite enregistrée dans l’application MSN sur l’ordinateur de Marc-Alain, là où devrait apparaître la dernière adresse courriel utilisée pour se connecter.
C’est une adresse de fille. Une adresse oubliée aujourd’hui. Une adresse qui ressemblait à cindy_16xoxo@hotmail.com, quelque chose comme ça. (15)
Qui est Cindy_16 ? Louis-Daniel se refuse à demander à Marc-Alain. Par peur. Par doute.
Peut-être qu’on a l’intuition que Cindy_16 est un pseudonyme de Marc-Alain. (16)
Oui, Louis-Daniel a dix-sept ans et il habite en colocation avec un homme qu’il a rencontré sur Internet et avec qui il formera un couple pendant deux ans, un homme qui se fait passer pour une fille de 16 ans sur MSN dans le but de leurrer des adolescents.
C’est épouvantable, n’est-ce pas ? Et pourtant, le roman ne joue pas du drame, mais plutôt du caractère effroyablement ordinaire de cette prémisse. C’est une histoire qui aurait pu arriver à n’importe quel adolescent. Et c’est une histoire qui doit être ressassée, revisitée, de manière à mieux la saisir, la raconter.
Il faut toutes sortes de ruses pour apprivoiser la langue et ses effets. Il faut toutes sortes d’inventions pour éviter la honte et le réel. (Quatrième de couverture)
En fait, Cindy_16 est une leçon d’autofiction qui frôle la perfection.
L’histoire de Louis-Daniel nous est racontée en flux de conscience : on suit la pensée du narrateur, ses obsessions, les soudaines déviations du fil de sa pensée, ses associations d’idées et les sauts temporels qu’elles occasionnent. À la manière d’une enquête, nous tentons de reconstruire le récit, de rapiécer les bouts d’histoires, de ressentis, de souvenirs. Mais la fiction nous rattrape toujours, au détour de la page, en fin de chapitre. Le narrateur revient sur sa parole, modifie les faits déjà énoncés, réécrit le récit en plein vol.
Je préfère être associé à une chimère. (220)
Ce jeu de brouillage de pistes permet de s’éviter les accusations en diffamation, explique Louis-Daniel narrateur, mais il relève aussi de cette impossibilité de dire, de parler de soi à une époque qui ne nous ressemble plus, un soi duquel on (s’)est dissocié. C’est une façon peut-être d’effacer la honte d’avoir simplement été là, d’avoir été associé à ce Marc-Alain aux comportements illicites, d’avoir désiré cette personne et avoir voulu être désiré par elle en retour.
La question « A-t-on soi-même été une victime ? » revient, en motif, au fil du roman, véritable nœud que tente de dénouer le narrateur dans son exercice de mémoire et d’écriture au « on » et qui tranquillement se fond et perce dans l’expression du « je ».
A-t-on soi-même été une victime ? Ai-je été une victime ? C’est une question insoluble qui me demande d’envisager qu’au lieu même de mon désir je n’étais pas en contrôle de ce que je voulais. À seize ans et dix-sept ans, on est entre l’air et l’eau. (238)
Cindy_16 questionne les limites du désir, les frontières du raconter et de la mise en récit. Il s’agit également d’un roman sur le passage à l’âge adulte et sur la découverte de soi. Le roman aborde, entre autres, le manque de représentations positives de couples homosexuels à la télévision et l’homophobie intériorisée de Marc-Alain qui, par extension, affecte également Louis-Daniel dans ses premières années de jeune adulte, à la découverte de ses désirs et de sa sexualité.
C’est une lecture un peu folle, loin d’être linéaire, pas toujours confortable, mais dans laquelle on fonce la tête première, avide de savoir ce qui est tu, ce qui finit immanquablement par remonter à la surface, et où on se fait berner inlassablement par la narration dans un jeu qui nous révèle encore plus que ce qu’on pensait y déceler.
Louis-Daniel Godin est également l’auteur du roman Le compte est bon, paru chez La Peuplade en 2024. Son dada : la littérature et la psychanalyse, qu’il enseigne à l’Université du Québec à Montréal au Département d’études littéraires.
Il est invité cette année dans le cadre de Festival Frye. Rendez-vous le 19 mars 2026 au lancement de la programmation pour découvrir les activités prévues !
To cite this article:
Louis-Daniel Godin sera au Festival Frye !
- FRYE Cabaret — 25 avril à 19 h 30
- Lunch littéraire : Cindy_16 — 27 avril à 11 h 45
Sarah Grenier-Millette
Digital Programming Manager

Louis-Daniel Godin



