This interview is only available in French.

Par Gabriel Robichaud, correspondant Frye
La voix de Jean-Philippe Pleau a souvent agrémenté mes dimanches soirs, d’abord aux côtés de Serge Bouchard, à la barre de l’émission C’est fou, puis depuis le départ de ce dernier, avec Réfléchir à voix haute sur les ondes d’ICI Première. Le compteur affichait plus de 600 amis en commun sur Facebook, et malgré cette apparente connivence sur les réseaux dits sociaux, nous ne nous étions jamais rencontrés.
J’ai entendu parler, comme bon nombre d’individus, de ce livre-événement sorti de sa plume, Rue Duplessis, vers la fin du printemps 2024. J’en étais alors aux derniers préparatifs pour le spectacle que je co-créais avec Bianca Richard, Parler mal. Dans une sorte d’élan boulimique de rattrapage, j’ai passé les mois qui suivent à lire, relire, ou encore à découvrir les œuvres de Didier Eribon, Annie Ernaux et Édouard Louis. Sans le savoir, tout était là pour me préparer en cours d’été à la lecture de ce roman incontournable, sans connaitre ou soupçonner la famille de pensée qui liait l’ensemble de ces œuvres.
Le privilège de lire un roman comme Rue Duplessis, c’est tout à coup d’avoir l’impression d’à tout le moins un peu connaitre son auteur. Reste qu’en ce matin du 14 avril, un peu plus d’un an depuis la parution du livre, et à quelques heures de la Première montréalaise de mon spectacle Parler mal, c’est non sans une certaine fébrilité que j’attends Jean-Philippe Pleau. Il m’a donné rendez-vous au café Pista, rue Masson, à quelques centaines de mètres d’un appartement que j’ai habité boulevard St-Michel entre mars et décembre 2018, durée de mon intermède montréalais entre mon départ d’Ottawa et mon retour à Moncton. Arrivé en avance, je choisis au hasard une table, devant le comptoir, dans un espace qui m’apparait juste assez tranquille pour entamer une discussion. Lorsqu’il se présente à notre rendez-vous, casquette sur la tête, il me dévisage de façon un peu étrange avant de dire : « c’est drôle que tu aies choisi cette table-là. Je sais pas si tu le savais, mais y a environ le 1/3 de Rue Duplessis qui a été. Écrit ici. ».
Ça commençait bien.
Question « simple » pour commencer. Comment te présentes-tu?
Pause. Tu dis qu’on va commencer par une question simple, mais c’est pas si simple que ça. C’est sûr que, formellement, je suis animateur de radio et auteur, mais j’essaye de faire attention à ça [comment me présenter], maintenant. Habituellement, ce sont les gens qui me présentent, et je me rends compte que, parfois, ça peut produire de la violence symbolique, même sans le vouloir. Surtout depuis la sortie de Rue Duplessis et de son rayonnement.
Un exemple. Quand je fais des causeries, les gens qui me présentent, des fois, ça dure 3-4 minutes. Moi, j’essaye d’être le plus authentique possible. Donc, plus la présentation est longue, plus y en mettent, plus j’essaye de péter ça rapidement en disant « on est tous des êtres humains qui ont probablement peur de la mort, alors on va essayer de se tuner sur le canal du cœur pis on va jaser ensemble ».
Y a autre chose de fascinant avec le livre. J’avais pas prévu dans ma vie que des gens puissent venir me voir et soient profondément déstabilisés/intimidés/impressionnés d’être devant moi. Ça, ça me rend super mal à l’aise, donc quand ça arrive, j’essaie d’entrer en relation avec ces personnes-là en m’y intéressant -c’est pas fake-. Donc, c’est ça, animateur de radio, auteur, mais surtout, être humain curieux de l’autre, et qui a peur de la mort.
Sociologue? C’est écrit, mais…
Oui, oui. De plus en plus, je dirais. Au début, quand je travaillais à 275 Allô ou au Sportnographe, je m’estimais sociologue, mais on s’amusait beaucoup avec les gars du Sportnographe en disant que j’étais sociologue de formation. Moi, j’avais quand même l’impression d’en faire, de la sociologie, de la sociologie du sport.
Je me permets une parenthèse pour les fans de hockey qui liront ceci. Le 14 avril 2025 était le jour d’entrée en scène d’Ivan Demidov avec les Canadiens de Montréal, jour que certains nommeront Lundimidov, ou encore l’entrée de Dieumidov ou de Demigod. Jean-Philippe et moi nous nous sommes permis une digression sur la question qui est plus ou moins audible dans l’enregistrement qui reste de notre rencontre, mais sachez qu’on était tout aussi fébriles que bien des fans devant l’anticipation de cette entrée en scène de celui qui était considéré comme le meilleur joueur de hockey au monde à ne pas jouer dans la LNH. Retour à la sociologie.
Fait que c’est ça, ouan, avec C’est fou et Réfléchir à voix haute (c’est pas comme ça que je l’ai vendu à mes boss), j’ai vraiment l’impression de faire de la sociologie à la radio. Avec Rue Duplessis aussi. Pendant un bout, on me renvoyait souvent à l’image d’un étudiant en sociologie qui ne faisait pas de la sociologie, mais là, plus j’avance dans le temps, plus j’ai l’impression que j’en fais, professionnellement, pis ça, ça me rend heureux.
Rue Duplessis, c’est une longue lettre d’amour à mes parents, mais c’est aussi un exercice de compréhension sociologique. En fin de semaine, au salon du livre de Québec, un de mes profs au bacc (à la retraite maintenant) est venu me voir pour me remercier de faire de la sociologie dans l’espace public, parce qu’il n’y en a presque plus, des sociologues qui prennent la parole. Moi, je tripe sur les archives, pis dans les années 70 et 80, dans l’émission du retour à la maison à la radio, y avait souvent des sociologues qui étaient invités à commenter des faits d’actualité, des faits sociaux. Je me sens immensément privilégié d’honorer la profession de sociologue dans l’espace public. Pis j’espère qu’y en aura d’autres.
Ça fait un an, à peu près, que Rue Duplessis est sorti. C’est quoi la question qu’on ne t’a jamais posée sur ton livre?
Tu vois, ça, c’est une question que j’aime poser à mes invités quand ils rayonnent dans leur champs d’expertise pis que tu sens qu’ils pourraient être tannés de répondre aux mêmes questions, mais je me la suis jamais faite posée, fait que, chapeau!
C’est gentil.
Temps de réflexion.
Tu vois, une question qu’on ne m’a jamais posée en lien avec le livre, mais dont j’ai commencé à parler dans les causeries parce que je trouvais ça important, c’est mon rapport à la colère. Je sais pas si c’est parce que les gens sont mal à l’aise d’aborder ça avec moi en face à face, en entrevue. Mais la seule fois que quelqu’un m’a parlé de ça, c’est un collègue à Radio-Canada qui m’a interrogé en disant « c’est écrit roman sur le livre… Est-ce que les passages sur la colère sont des bouts fictionnels? ».
Il ne pouvait pas s’imaginer que j’avais déjà pu être ce gars-là qui pétait des windshields à coup de poing pis des portes en verre. C’est la seule fois que quelqu’un est venu vers moi pour me parler de la colère. Et je trouve que ça parle sociologiquement très fort qu’on n’aie pas envie, ou encore qu’on soit mal à l’aise d’aborder ça. Pis, tu vois, j’ai déposé ça dans Rue Duplessis, mon rapport à la colère, mais j’ai envie de l’exploiter, de l’approfondir dans la suite.
On parle beaucoup de masculinité toxique, pis je pense qu’on est prêts à entendre des discours comme ça, de gens qui savent que ça existe, et qui auraient pu… Je pense que je pourrais encore être un homme comme ça, mais j’ai désappris ça, et j’ai envie de témoigner de ça, comme j’ai témoigné de mon parcours dans Rue Duplessis. J’aurais même envie de le faire en relation avec des gens…
[Le fait qu’on l’aborde pas], pour moi, ça demeure un mystère. Ça demeure au cœur du livre, mais on en parle peu.
T’en parles, pis je la reconnais, cette place accordée à la colère, mais j’ai l’impression que dans le livre, cette colère-là a plus tendance à précèder une forme d’affranchissement, et que c’est peut-être cet affranchissement qu’on retient le plus, d’où le fait qu’on délaisse la colère.
L’affranchissement, oui, mais ce que j’aurais envie d’aborder, et que malheureusement je n’ai pas osé faire dans ce livre-là -mais que je vais faire dans la suite- c’est que cette colère-là continue de me constituer et de me fonder. La colère verbale va rester là (il pointe sa gorge), elle ne sortira pas. La colère physique, elle ne va pas se manifester, mais c’est quand même ça qui m’a forgé.
Mettons, moi je jogge 35 kilomètres par semaine. Jogger, dans les rues de Rosemont, souvent ça veut dire se faire couper par des chars. Je sais très bien que des amis qui n’ont pas été socialisés dans un environnement, comme le mien vont être portés à parler avec la personne qui les coupe. Moi, j’ai littéralement envie de sortir le gars ou la fille du char, dans ce temps-là. Évidemment, je ne le fais pas, mais je trouve quand même que quand j’aborde ça en public, ça suscite toujours une réaction.
Sincèrement, c’est fascinant, y a beaucoup de femmes qui viennent me voir pour me dire « merci de l’avoir abordé en causerie parce qu’on n’oserait pas parler de ça nous-même, mais maintenant que tu le fais, ça nous permet de le faire. » Fait que c’est ça, la question qu’on ne m’a pas posé, ce sont plutôt des questions par rapport à la colère…
En fait, non! Y a une personne qui l’a fait, et c’est Marie-Claude Barrette. Je suis allé à son podcast dans une version allongée, mais c’est une version payante, donc peu de personnes y ont accès… Mais c’est la seule qui l’a abordé sous cet angle.
C’est quoi la question que t’es écœuré de répondre?
Y en a vraiment aucune. C’est très drôle. En causerie, y en a aucune. Si y en a une, c’est « es-tu écoeuré d’aller parler de ton livre ». Mettons, des amis vont me poser cette question-là. Je leur réponds toujours la même affaire : « non, parce qu’il s’est tellement passé de choses depuis le mois d’avril que les gens qui me reçoivent font bien leur travail pis posent pas les mêmes questions, ou s’ils me les posent, c’est jamais tout à fait de la même manière ou avec la même intention. » Fait que c’est comme chaque fois du nouveau.
Certains amis vont me dire, pourquoi tu vas à Rimouski, à Rouyn? Ton livre parle tout seul. Pis oui, mon livre parle tout seul, mais y a vraiment un supplément d’âme à aller chercher dans ces rencontres-là. Tu sais, les gens qui viennent se sentent autorisés de me raconter leurs histoires. Ça m’enrichit pour la suite. Les gens que je rencontre sur le territoire, c’est vraiment des sensibles, y a quelque chose qui me frappe, c’est du monde qui pourraient tous être mes meilleurs amis. Ça vaut vraiment le coup d’aller sur le territoire pour aller à la rencontre de ces gens-là. Ils me font du bien pis je leur fais du bien, au-delà du livre.
Où est-ce qu’on trace la limite de la pudeur pis de l’impudeur lorsqu’on écrit sur une matière personnelle?
La phrase qui me vient en tête, c’est Édouard Louis qui a dit « écrire une autobiographie, ou écrire un roman de soi, tu commences à l’écrire à partir du moment où t’es impudique, sinon tu magnifies tout ça ». Pis moi, ça me fait penser à ce que Bourdieu disait… Ce type d’ouvrage-là, ça parle d’une vérité, mais d’une vérité sociologique. Pis en disant ça, si tu me demandes où on trace la limite, je te dirais que dans mon cas, je l’ai tracé comme ça : une fois la job d’édition faite, j’ai fait lire le livre à 5 personnes, juste avant de l’envoyer chez l’imprimeur.
Je leur ai demandé un certain nombres de trucs à avoir en tête en lisant, dont « identifiez-moi les textes qui ne sont pas écrits avec un je social ». Pis, je pense qu’il y a 6 ou 7 textes qui ont sauté, pis sincèrement, ostie que je suis content qu’ils aient sauté, parce que je les voyais pu. Je pensais que c’était des textes qui avaient une portée sociale, mais sans forcément me regarder le nombril, ils étaient dépourvus d’aspects sociologiques.
En contrepartie, y en a d’autres que j’aurais flushés, mais pour cette même raison-là, les gens et mon éditeur ont vu des portées sociologiques que moi je ne voyais plus. Mettons, le chapitre où je raconte les promenades en voiture qu’on faisait dans les quartiers autour de Rue Duplessis pour aller voir les belles maisons pis les concessionnaires de char pis je me disais, pour vrai, « je suis tout seul de ma gang ».
Je te confirme que pour la partie des belles maisons, je fais partie de ta gang.
Bon, tu vois. (rires) Fait que, la limite, pour moi, ce que je trouvais impudique, c’est quand le texte était dépourvu d’un « je » social, plutôt qu’un « je » qui se regarde.
C’est peut-être une question qui est plus dans ma tête, mais j’ai l’impression que ton roman dresse des portraits qui font une place exceptionnelle à la déchéance de la dignité et la dignité de la déchéance. Pour toi, comment écrit-on la déchéance, et comment écrit-on la dignité?
J’aurais le goût de te dire le plus authentiquement possible. On m’a beaucoup demandé « pourquoi t’as pas changé les noms des gens? ». Pis ce qui me vient en tête dans ce temps-là, c’est un texte que j’ai écrit sur la bienveillance de Pénélope McQuade et qui n’est pas encore publié (ce sera dans mon troisième, la suite à Au temps de la pensée pressée).
Je t’explique. Quand je vais dans son studio, pour donner une entrevue à cette femme-là, ça me fascine. Systématiquement, quand on rentre, elle se lève, elle nous prend dans ses bras, pis c’est pas fake. Y a vraiment une réelle entrée en relation. Ben quand est venu le temps d’écrire un texte sur elle, y a pas été question de l’appeler Ginette. C’est un texte qui raconte une histoire positive, c’est une forme d’hommage, alors je l’ai appelée Pénélope. Je n’ai pas traficoté la patente.
J’ai envie de dire que, pour moi, écrire la déchéance, ou encore la dignité de la déchéance, c’est essayer de faire la même chose. Pour moi, c’est toujours une sorte d’hommage. Je voulais pas changer les noms. J’avais envie de dire, Jean-Pierre, y a fait ce qu’y a pu avec ce qu’y a eu, pis j’aurais probablement pas fait mieux.
Pour moi, j’ai pas envie de l’appeler Georges, si j’ai envie de l’encapsuler comme ça pis de lui rendre un hommage. C’est un pari risqué, mais je trouve que trop souvent, ce type d’histoires-là est racontée (comme je l’ai dit au début du livre) en évocation pis en subtilité. Je pense que ça prenait ce côté-là rough, qu’on ressente la pauvreté, pour que les gens puissent s’identifier. Je ne crois pas m’être trompé de ce côté-là. Y a tellement de gens qui me disent qu’ils l’ont vécu, cette pauvreté protéiforme-là. Donc, comment l’écrire, en étant le plus fidèle possible, pis pas en l’intellectualisant pis en la méprisant, mais en la garrochant de même, telle qu’elle est.
C’est aussi pour ça que je suis content de ne pas en avoir fait un essai dans lequel on regarde le réel en y plaquant une grille d’analyse. L’angle, c’est plus « j’ai vécu ça », et c’est de ce « ça » que les concepts émergent.
Je te pose la question qu’on m’a déjà au sujet d’un de mes projets : aujourd’hui, si t’avais su, au moment d’amorcer Rue Duplessis, tout ce qui s’en venait, l’aurais-tu fait quand même et pourquoi?
Si c’était à refaire, je ferais la même chose, tel quel. On me dit beaucoup que je suis courageux d’avoir publié ce livre-là, pis ça me rend toujours mal à l’aise. J’en suis venu à me dire que le courage, je le comprends comme la capacité de composer avec nos peurs. Publier ce livre-là, l’écrire pis le publier, ça me faisait vraiment peur, mais je me suis installé là-dedans pis je pense que ça valait le coup de composer avec ces peurs-là.
Une des affaires que je n’aurais pas pu prévoir, c’est que je pensais que ça allait nourrir mon syndrome d’imposteur, que ça allait nourrir mon anxiété, alors que sincèrement c’est en train d’avoir l’effet contraire. Mon syndrome d’imposteur est en train de diminuer ou de s’atténuer grâce à l’amour du public. J’ai de moins en moins peur de me présenter devant des gens, comme ce matin, ou devant des publics, parce que j’ai compris que les gens ne sont pas venus me démasquer. Ils sont là parce qu’ils se sont reconnus dans le livre, que ce livre leur a fait un effet, peu importe lequel, et ils sont là pour en parler avec moi. Particulièrement pour ces deux choses-là, le syndrome de l’imposteur et l’anxiété, je referais la même affaire parce que c’est comme une exposition puissance mille à ce qui me faisait peur.
L’autre aspect de ma réponse que j’aurais envie de te donner. C’est que ma mère, en mars l’année passée, avant que le livre soit publié, m’a dit « je pense que ça va être une première lecture frontale, mais ultimement, j’ai vraiment espoir que ce livre-là nous rapproche ». Pis c’est vraiment ce qui se passe. On est en train de… On s’écrit plus que jamais… Tu sais, y a des gens qui disent parfois « mes parents sont morts avant que je puisse leur dire les choses importantes »? Rue Duplessis, ça a servi un peu à ça, d’une certaine façon, donc y a comme un step qui est franchi… Je ne sais toujours pas s’ils l’ont lu, mais j’ai l’impression qu’ils l’ont feuilleté, quand même. Fait qu’en tout cas, ça nous a rapproché, pis juste pour ça, ça valait le coup, pis je le referais tel quel.
Tu évoques beaucoup le sentiment d’imposteur, ou de l’imposture, dans ton livre. Comment la vaincre?
C’est métaphorique, mais j’ai l’impression qu’aujourd’hui, quand je vais rencontrer certaines personnes, mon livre me précède. Je ne prétends pas que tout le monde l’a lu, mais dans un milieu comme Radio-Canada, je sais que plusieurs l’ont lu, donc quand j’avance quelque part, je ne me fais plus passer les mêmes commentaires qu’avant. Pis je me pose plus les mêmes questions, non plus.
Par exemple, j’étais dans un contexte de Salon du livre, où on a fait une surprise dans le cadre du prix des collégiens, pis je me suis sérieusement demandé la question de ce que j’allais porter. Après une réflexion, je me suis dit, fuck off, je reste comme je suis, pis si j’ai besoin de mettre ma casquette pour me sentir à l’aise, ben je la mets. Je l’ai mise, pis personne ne m’a passé de commentaire, mais j’ai remarqué que j’étais le seul sur les 80-100 personnes qui étaient là, qui en portait. Quelques années passées, j’aurais eu chaud, je me serais constamment demandé si fallait que je l’enlève. Alors que là, je ne jouais à rien, mais ça ne me dérangeait pas.
J’ai remarqué qu’on me passait moins de commentaires sur ma tenue vestimentaire ou ma façon de parler. À la limite, on va le faire avec un clin d’œil, mais plus pour m’indiquer qu’on a lu le livre. Des fois, même, les gens vont prendre les devants. Ça m’arrive, disons, de faire une conférence, pis les gens vont me dire « sens-toi à l’aise de mettre ta casquette » si je ne la porte pas. C’est comme l’inverse de ce que c’était avant.
Au moment de tenir mon premier livre dans mes mains, j’ai eu une sorte de vertige, parce que j’avais l’impression d’être dépossédé de son contenu, et qu’à partir de ce moment-là, ça devenait la propriété de la personne qui le lirait. Je ne sais pas si tu as vécu quelque chose de similaire, mais si oui, comment est-ce qu’on compose avec ce vertige-là?
J’ai envie de te dire qu’en tant que lecteur, j’ai un grand pouvoir quand j’ai un livre dans mes mains, parce que je peux en faire ce que je veux sur le plan de la compréhension. Y a un livre qui m’a beaucoup marqué, c’est Devenir Margot, fragments d’un faux souvenir de Marika Lhoumeau. Je viens de terminer la lecture de ça, y a quelques semaines. Si j’avais lu ça à 30 ans (j’aurais pas pu le lire, c’était pas publié)… Mais ce que je veux dire, c’est qu’aujourd’hui, je peux l’emmener, dans ma lecture, là où l’autrice voulait que ça se rendre, alors que y a 15 ans, j’avais pas l’expérience ou la connaissance de ce que la maladie d’Alzheimer produit.
D’autre part, je sais qu’y a des gens qui ont eu une lecture de mon livre qui va dans le sens contraire que ce que j’ai voulu dire. À 47 ans, je suis capable de me dire « je veux pas invalider la lecture qu’une personne a faite », parce que si c’est ça que le livre lui a créé comme émotion, ben ça parle aussi de son bagage, de là où cette personne-là est rendue dans sa vie. J’accepte ça. Mais si j’ai la chance de rencontrer cette personne-là, je vais essayer de comprendre pourquoi Rue Duplessis lui a fait cet effet-là, plutôt que l’effet que j’espérais que ça lui fasse.
Le fait d’avoir travaillé avec Serge Bouchard pendant 11 ans, ça fait longtemps que j’ai compris que quand le livre est imprimé, ça doit être plus grand que nous. Je m’étais aussi dit qu’après un an -je suis sur le point de le faire-, j’aurais envie de le lire -pas parce que je m’aime-, mais le lire comme je lis un autre livre, avec un crayon pis des marqueurs de couleur pour marquer les affaires qui me plaisent/déplaisent. Pis peut-être que ce livre-là va me faire un effet insoupçonné (je peux pas t’en parler, je l’ai pas faite). Donc j’accepte ça, que la patente m’échappe, et jusqu’à maintenant (anishquadate), il m’a échappé de la plus belle des façons. Les gens le métabolisent assez bien, pis ceux qui le comprennent dans le sens contraire de ce que j’ai voulu faire, ça donne de belles discussions.
Y a des intellectuels qui m’ont dit que j’étais trop accessible avec ce livre-là… Je me dis, si le prix de l’accessibilité c’est qu’un paquet de monde de 65 ans viennent me brailler dans les bras dans un salon du livre parce qu’ils se sont reconnus là-dedans pis il me disent que « c’est grâce à ce livre-là que j’ai compris ce qui m’est passé dessus pendant 65 ans », si le prix de l’accessibilité, c’est ça, ben c’est un prix que je suis prêt à payer. Donc là, ça donne des discussions sur un lectorat auxquels eux ils ne pensent pas… Mais ça reste drôle, je trouve, comme critique : « c’est trop accessible ». Pis je trouve ça beau, que ça nous échappe.
Tu cites James Baldwin, Annie Ernaux, Édouard Louis en exergue. T’évoques une pléthore de références culturelles littéraires (Richard Desjardins, Didier Eribon, entre autres). Que vas-tu chercher dans l’écriture des autres?
Je pense que ces gens-là m’ont permis de mieux me comprendre. Surtout après des études en sociologie qui m’ont donné de la théorie et des clés de compréhension. Eux, avec leurs récits, ils ont enraciné la théorie. C’est beaucoup de la sociologie de l’intime dans chacun de ses cas, fait que ça me permis de valider cette théorie-là, pis ultimement, ça m’a autorisé de raconter mon histoire.
Ce que je suis en train de me rendre compte, c’est que Rue Duplessis joue maintenant ce rôle-là auprès de certaines personnes. Des gens qui me viennent me voir en me disant qu’ils viennent de finir leurs manuscrits. J’ai l’impression que ça devient une course à relais d’inspiration pis d’imitation. Donc ces gens-là m’ont permis, pis particulièrement Édouard Louis, parce que c’est celui, je pense, dont l’histoire se rapproche le plus de la mienne, mis à part le stigmate de l’homosexualité, d’écrire.
Au-delà de ça, ce que je suis allé chercher chez ces gens-là, c’est une communauté de pensée. Pis cette communauté-là, c’était important pour moi de la dropper dans le livre, pour que les gens fassent « ok, j’ai aimé ça, je vais aller voir Michaud, Dawson, Dumont, Eribon, Bourdieu ». Ça devient une job de passeur culturel que j’avais pas prévu, mais un peu comme t’enseignes, tu donnes des références, pis tu laisses à ceux qui veulent s’en emparer la chance de les prendre.
C’est quoi le plus grand défi d’écrire pour contrer l’invisibilité?
J’aurais le goût de te répondre que le plus grand piège que j’ai voulu éviter, c’était de magnifier la patente. Je voulais éviter de magnifier ça, pour rendre compte le plus possible de ce qui s’était passé, pour mettre le spot sur ces gens-là de la plus belle des manières, comme une photo raw, avant photoshop. Pis ça me fait penser qu’Annie Ernaux dit même qu’elle s’empêche de faire des métaphores, parce que si elle en faisait, ça en serait à partir de ses catégories de pensée d’intellectuelle, alors que celles qu’elle voudrait faire sont celles du milieu d’ouvrier, où elle n’est plus. Ça fait que j’ai essayé d’en faire le moins possible, pis quand j’en ai faites, c’était des métaphores ou des comparaisons qui, je pense, pouvaient être faite dans le monde d’où je viens.
Didier Eribon l’a souvent dit en entrevue. On l’interrogeait sur le pourquoi il n’avait pas mis l’accent sur la beauté de la chose [qu’il racontait], pis ils répondait à peu près, « pour moi, il y a déjà beaucoup de beauté là-dedans, pas besoin d’en rajouter une couche, il suffit de prendre la bonne paire de lunettes pour la voir, cette beauté-là. ». Un peu comme quand je raconte que mon père vient à Montréal, et se fait prêter son téléphone cellulaire par une personne noire, et qu’il me dit « y est ben fin, même si y est noir ». Je suis conscient que c’est un commentaire raciste, mais c’est aussi une façon de montrer que son préjugé défavorable se défait. Alors que si je ne le décris pas tel quel, on passe à côté. Après, quand ça s’est passé, j’avais chaud pour le gars, de l’autre côté du téléphone, j’étais pas bien, t’sais. (rires)
Ton livre adresse des questions qui semblent être restées sans réponse auprès de certaines personnes dans ta vie. Est-ce que ton livre t’as permis d’aller chercher des réponses, et/ou amène-t-il d’autres questions?
La réponse principale que ce livre m’a amené, c’est de valider mon hypothèse de départ. D’une part, je suis pas tout seul dans ma gang à avoir vécu un parcours de transfuge de classe. Les statistiques parlent d’elles-mêmes dans le livre : 34 à 59% des étudiants de première année dans nos universités sont des étudiants de première génération. C’est un fait sociologique.
D’avoir publié ce livre-là, d’avoir autant de retours, d’avoir été autant invité dans les universités et les cégeps, ça me fait penser que mon hypothèse est validée : on est une communauté de transfuges au Québec, qui s’ignore pour le moment, mais de moins en moins. Grâce à Rue Duplessis, mais aussi grâce à Caroline Dawson, à un paquet d’auteurs et d’autrices qui traitent de ces questions-là.
Pour les questions [que ça m’a amené]… Une hypothèse que j’ai envie de valider, c’est que je me demande si en quelque part, la révolution tranquille n’est pas terminée. En fait, je pense que la révolution tranquille est encore en marche, sur le plan de la démocratisation et de l’accès à l’éducation, mais on ne la nomme plus de cette façon-là. C’est une question qui va devenir une hypothèse pour la suite.
Pis sinon, une question que moi, je me pose, c’est « comment rétablir le dialogue avec, mettons, mes amis dont je parle dans le livre? », « comment établir le tout en toute transparence pis avec amour? ». C’est embryonnaire, dans ma tête, mais on me demande souvent si j’ai gardé le contact avec les gens du milieu duquel je me suis émancipé. La réponse, c’est assez peu, mais j’aimerais. J’aimerais, pis je pense que si je revoyais ces amis-là, ou des amis d’enfance, je me tunerais pas sur le canal de la tête, mais plutôt sur le canal du cœur. Donc, ouan, comment être curieux de l’autre quand on est devenu différent sur le plan social?
Y a quelque chose de fascinant, parce qu’y a des personnages du livre qui poppent dans mes causeries, un peu partout sur le territoire. La bibliothécaire, des parents qui ont fait garder des enfants chez mes parents, des amis d’enfance, ma prof de 5e année au primaire, des sœurs des amis d’enfance. Pas partout, mais dans presque chaque causerie. C’est une question récurrente qui m’habite, quand je vois cette personne que je n’ai souvent pas revu depuis 25 ans, qui m’a lu, qui a compris ce qui me passait par la tête et le cœur à ce moment-là : Comment j’entre en relation avec elle?
C’est comme si, d’un coup, je tombais devant eux en introspection.
Quelles conséquences as-tu perçu, positive ou négative, d’avoir affronté la honte dans l’écriture?
La conséquence positive, c’est qu’il y a un paquet de gens, disons, à Radio-Canada, que je côtoyais, sans les connaitre, qui sont venus me voir pour me partager la lutte intime qu’ils vivaient avec eux-même, à travailler ici, avec les codes de la bâtisse, pis que la lecture les en a libérés. Pis je me retrouve à juste avoir envie de leur dire « fais-toi plaisir, sois toi-même », comme ce livre-là m’a permis d’arriver à moi-même.
Sinon, la conséquence négative, je ne nommerai pas de noms, mais y a quelques personnes qui m’ont dit : « tu vomis sur la bourgeoisie (c’est leur lecture), tu vomis sur la richesse, les héritages… pourquoi on est amis? C’est tu un front? Tu m’utilises? ». Ben non! Y a des gens qui sont mes amis qui sont issus de milieux favorisés, très favorisés pis je les aime autant que je les « déteste » d’être le produit de la société qu’ils sont. J’ai espoir que je leur apprenne rien sur leur privilège, c’est-à-dire que j’ai l’intuition qu’ils devaient savoir qu’ils étaient le fruit de cette société-là, mais ça m’a un peu surpris de me faire dire, après avoir lu ça, « pourquoi tu voudrais continuer d’être ami avec moi? ». Ça, j’avais pas vu ça venir. Pour moi, c’est évident que je veux continuer d’être ami avec ces gens-là, parce que je les aime, mais…
[Reste que] pour la plupart d’entre eux, ça a donné de belles discussions. Y a même une personne récemment qui m’a dit « je dois t’avouer que ce livre-là m’a permis de prendre conscience que la pauvreté c’était pas juste un concept théorique. » Je trouve que ça parle. Quelqu’un qui habite Montréal depuis 40 ans, qui n’est jamais allé dans l’Est, qui n’a jamais fait l’exercice d’y aller, ne sait pas que ça existe pour vrai. Pis en même temps, je ne peux pas en vouloir à cette personne-là parce que je peux imaginer que dans son monde, ça ne fait partie de sa réalité.
Pis tant que tu sais pas, tu sais pas. L’ignorance enseignée, c’est crasse, mais c’est…
Ça fait peur aussi. C’est comme Serge Bouchard qui disait que le riche avait besoin du pauvre… Mais tu devrais savoir que ta richesse dépend aussi de la pauvreté d’un autre.
Deux questions techniques. D’où s’est imposée l’idée d’intégrer des photos à l’ouvrage, et comment les as-tu choisies?
Je suis très inspiré par Annie Ernaux. Pour elle, le matériel photographique est une source d’inspiration au cœur de l’oeuvre. En plus, je tripe sur les archives. Ce sont mes archives personnelles. À moment donné, dans le livre, y a ce qu’il y a sur la photo, mais aussi tout ce qui est en dehors du cadre, qui est vraiment intéressant. Mais surtout, et on me l’a dit à plusieurs reprises, mettons quand tu viens de lire un chapitre sur les vendeurs de char, pis que tu vois l’image qui suit, y a quelque chose de l’effet « c’est donc vrai » qui se passe.
Comme lecteur aussi… Mettons, quand Édouard Louis fait ça dans ces livres [mettre une photo], ça vient un peu confirmer [le contenu de son œuvre]. Pendant ma lecture [de sn livre], mon cinéma intérieur a décollé, pis là, la photo vient placer un sceau de validité sur mon impression. À un moment donné, avec mon éditeur, c’est devenu une question de coûts, on a limité la patente [placer des photos], mais j’en aurais même mis plus. En plus, je suis un fan de photomontages, donc j’en aurais rajouté. Même dans mon essai, j’en ai, pis dans le prochain livre, y en aura aussi.
Ton livre abonde de notes en bas de page. Comment ce choix-là s’est imposé, et quelle utilité perçois-tu de ce procédé?
C’est drôle. Mon éditeur m’a dit que c’était un livre qui avait été écrit par un réalisateur et un animateur radio, pis que ça s’entend. Pis Mark Fortier [son éditeur] m’a fait prendre conscience de ça, que c’est comme un long épisode de Réfléchir à voix haute. Y a des archives, des parenthèses… Pis je ne pense pas que je l’aie conçu comme ça, mais je réalise que c’est comme ça que je pense mes émissions de radio, en terme de niveaux d’écoute.
Je m’assure toujours qu’il y aie plusieurs niveaux d’écoute dans un épisode, entre des entrevues, des archives, une réaction aux archives, une discussion avec mon coanimateur. L’auditeur ne sait pas forcément que je l’amène dans ce chemin-là… Le livre, c’est un peu la même affaire. Tu peux lire le livre en ne te souciant pas des notes en bas de page, mais si tu fais l’effort de les lire, ça bonifie ton paysage mental.
C’est ce que Didier Eribon appelle la sentimenthèque.
Comme une bibliothèque des sentiments?
Exactement. Il l’a pris d’un autre auteur, cette expression-là, mais je trouve que ça vient enrichir l’expérience, les photos, les notes de bas de page, les parenthèses, c’est comme des couches de lecture qui rajoutent un sentiment. Je ne crois pas qu’aucune note en bas de page aie été écrite par mon éditeur. J’avais même peur qu’il me demande de slacker sur la note en bas de page. (rires)
Si à aucun moment le livre ne m’est apparu comme un règlement de compte sur le plan des humains, il semble quand même servir de champ de bataille dans une lutte acharnée contre la peur sous plusieurs formes. À quel point ce combat-là demeure d’actualité? Le processus littéraire est-il un allié dans cette bataille sans merci?
La peur prend toute sorte de formes. La peur de mes parents, elle est totale : peur de l’autre, peur de la bouffe qu’ils ne connaissent pas… Pour moi, c’est lié aux stigmates de l’ignorance. On ne savait pas, et ce qu’on ne savait pas nous faisait peur, donc on se braquait. Ça donne le racisme, ça donne l’homophobie, ça donne le sexisme, etc.
Est-ce que c’est d’actualité? Quand je regarde ce qui se passe au sud de la frontière, ça nous démontre que c’est d’actualité… Pis l’époque en général, avec la polarisation, l’idée qu’on se trouve dans un camp ou dans l’autre… Ce livre-là, ça devient un peu la petite histoire dans la grande Histoire. Pis j’ai l’impression qu’un outil pour lutter contre ça, c’est la curiosité de l’Autre. Pis je pense que ce livre-là, dans le fait qu’il ne veut pas régler des comptes, mais qu’il veut rendre compte, sert un peu à ça.
C’est comme mon père. Ce n’est pas tant quelqu’un de fondamentalement raciste plutôt qu’un produit de sa société. Ça vaut la peine de l’écouter. C’est pas un cave. Y a des choses à dire, c’est juste qu’il a été formaté, et qu’on est tous complices/coupables de ce fait d’arme.
J’ai coanimé avec Alexis Martin une émission, pis il disait : moi, quand je suis profondément en désaccord avec quelqu’un en face de moi, j’essaie de me dire « et si cette personne-là avait raison », pis ça m’ouvre complètement l’esprit pour la suite de la conversation. Ça me fait penser aussi à Serge Bouchard qui disait « des fois, même tout seul à la maison, quand je pense à quelque chose, tout de suite après, j’essaie de penser exactement le contraire de ça, pour voir l’impensé que ça fait naitre. »
Un autre enjeu au cœur du livre, c’est sa langue. Comment choisit-on la façon de présenter et de varier les normes d’écriture?
C’était conscient. Être transfuge, à mon sens, c’est avoir le cul entre deux chaises, d’avoir un pied dans ce milieu-là pis dans celui dans lequel j’évolue maintenant. Pis je voulais que la langue reflète ça, et qu’en grande partie, la langue soit accessible, même quand je parle de sociologie. Parce que je souhaitais que mon père, mettons, que des gens issus de milieu d’origine, puissent, s’ils le veulent, le lire pis le comprendre.
Ça, c’est une inspiration directe d’Annie Ernaux pis de l’idée de l’écriture au couteau. C’est pour ça que j’ai fait des entrevues avec mes parents, avec des amis, pis c’est des verbatims dans le livre. Y a plein de mots dans le livre que je voulais sauver de l’oubli (anishquadate, c’en est un exemple, mais y en aussi plein d’autres). Sauver cette façon de parler-là, cette façon de penser-là, parce que je me disais : « quand ils vont mourir, ça risque de disparaitre. »
Ça devenait une façon d’encapsuler ça. Pis je vois l’effet que ça a sur le public, y a plein de lecteurs qui m’envoient leurs « anisquadate » régionaux, pis ça c’est beau. Ça démontre une façon de parler de laquelle on a eu honte au Québec, au Canada, mais qu’on est en train, petit à petit, d’honorer. Par exemple, à la radio, hier, j’ai dit anishquadate, de manière inconsciente, c’était pas plaqué, c’est juste arrivé. Je ne me serais pas permis ça avant, ou j’aurais pas eu le même regard sur la chose.
J’ai l’impression que Rue Duplessis, c’est une forme de charnière, un bilan de vie qui fait le point sur l’influence d’une série d’événements sur un présent donné. Une espèce de portrait dans le temps. Comment t’entrevois la suite de l’écriture?
Je suis un disciple de la pensée d’Héraclite. Pour moi, la vie c’est une transformation permanente, fait que j’ai pas l’impression d’être arrivé quelque part.
Entre autres, pour la suite, y a beaucoup de gens qui m’ont écrit par messagerie. J’aurais envie de rendre hommage à cette parole-là. Témoigner publiquement de cette valeur-là de l’intime qui m’a été confiée. J’ai envie de faire une sorte d’exercice d’introspection sociologique sur ce que ça m’a fait vivre comme cheminement, comme émotion aussi, le fait d’être catapulté de cette façon sur la place publique. Ce que ça a fait vivre à mes parents. J’avais pas prévu qu’il se fasse reconnaitre, un peu partout à Drummondville, au garage, à la caisse, à l’épicerie. Ça, je sais que ça a eu une incidence dans leur vie, pis j’ai envie de réfléchir à ça.
Pis sinon, y a quelque chose qui s’en vient au théâtre avec Rue Duplessis. Ça va donner une autre vie à ce livre-là. Ce sera chez Duceppe à l’automne 2025, avec Marie-Ève Milot à la mise en scène.
J’avais pitché ça dans le livre, en disant, je veux faire ça à moment donné, one shot deal quelque part, parce que je n’avais jamais fait de théâtre ou d’impro. Puis dès que le livre est sorti, David Laurin, le codirecteur, m’a approché en me disant « est-ce que c’est une joke ou c’est vrai? ». Mais t’sais, ce sera pas un solo. Pour l’adaptation, c’est plus comme un concept où je suis un animateur qui reçoit des comédiens qui me jouent ainsi que des personnages du livre. J’ai fait une première lecture, en ne sachant pas du tout dans quoi je m’embarque, pis je suis très satisfait. Ça fait que j’avance là-dedans en me disant, comme Charles Pépin, un philosophe que j’aime beaucoup : « j’y vais, je vois. » Je sais pas ce que ça va me donner, mais je pense que ça va être le fun.
***
J’ai quitté le Café Pista avec la certitude d’avoir trouvé un ami que je ne savais pas que je connaissais. Et l’envie de relire, à mon tour, presque que un an après l’avoir lu, Rue Duplessis… juste pour voir ce que ça me ferait de le lire aujourd’hui.
Œuvres citées : Pleau, Jean-Philippe. Rue Duplessis. Lux, 2024. (voir sur Librairie acadienne)
Citer cet article : Robichaud, Gabriel. « Entrevue avec Jean-Philippe Pleau ». Discours/e: Digital Catalogue for Atlantic Literatures and Cultures, 25 avril 2025. <>
Suivez Gabriel Robichaud sur Facebook.
To cite this article:
Gabriel Robichaud
Gabriel Robichaud is a multidisciplinary artist from Moncton who began his artistic career in 2007. With an academic background in drama at the Université de Moncton, his multidisciplinary practice has led him to work on stage, writing and directing. His choice to add a political dimension to his practice, coupled with the positions he takes in the public arena, also leads him to deal with various subjects concerning the arts, culture and language, particularly in the media.

Jean-Philippe Pleau
Author of Rue Duplessis, ma petite noirceur, published in 2024 by Lux Éditeur, and Au temps de la pensée pressée, published in 2023. Jean-Philippe Pleau is a sociologist. He has worked at Radio-Canada radio since 2005, where he co-hosted C’est fou with Serge Bouchard from 2010 to 2021. He has hosted Réfléchir à voix haute since fall 2021.



