Gabriel Robichaud
Portrait de Dyane Léger

By Gabriel Robichaud, Frye Correspondent

This interview is available in French.

Photo par Mathieu Léger

Première femme publiée en Acadie en 1980 avec son recueil Graines de Fées, premier livre paru aux Éditions Perce-Neige, la poétesse et peintre Dyane Léger est une figure incontournable de la scène culturelle acadienne. Si on s’apprécie de loin depuis longtemps, cette rencontre dans le confort de sa salle à manger à Notre-Dame est le premier échange plus approfondi entre nous. C’est sans doute parce que Mayday, son dernier ouvrage paru à l’automne 2023 aux Éditions Prise de parole, constitue sa première publication depuis L’incendiaire en 2008, 3 ans avant mon arrivée dans les livres. Pour l’occasion, nous sommes accompagnés de Nova, le chien en convalescence du fils de Dyane. Portrait en deux temps.


Partie 1 : Questions du chroniqueur

GR : Comment te définis-tu?

DL : Comme quelqu’un qui essaie de comprendre c’est quoi la vie, point. Je sonde ce grand mystère par la création, principalement via l’écriture. Avec le regard, l’émotion, je cherche à comprendre c’est quoi la vie, c’est quoi le sens de la vie. D’après ce que j’en déduis, c’est pas mal l’absurdité qui mène le bal. (rires).

Ma démarche est identique à celle d’un chercheur. C’est un peu comme être devant une vitre givrée. En grattant la surface, on voit apparaître le paysage qui se trouve devant nous. Anecdote. Il y a quelques semaines, à la brunante, une amie est passée à la maison. Armée de son télescope qu’elle a pointé vers le ciel, elle m’a montrée Jupiter et ses trois lunes, Saturne et ses anneaux. C’était à couper le souffle. Puis, grâce à une ‘application’ sur son téléphone, elle m’a montrée tout ce qui est là devant moi, mais qui reste invisible à l’œil.  Wow! Ce moment a remis les choses en perspectives. De découvrir tous ces points lumineux qui existent dans le Grand Espace, en dehors de nous et dont on ignore l’existence, fut un moment de grande humilité. 

GR : Te considères-tu plus une artiste visuelle qui écrit ou une écrivaine qui est artiste visuelle?

DL : Chez moi, c’est l’artiste visuelle qui peinture avec les mots. Ce ne sont pas les mots qui viennent en premier, ce sont les images. Tout passe par l’œil avant d’atterrir sur le papier.

GR : Est-ce qu’on nait poète ou on le devient?

DL : Je pense qu’on nait poète. C’est sûr que tu apprends le métier à mesure, mais si tu n’as pas cette sensibilité ou cette volonté d’éplucher le monde avec les sens, pourquoi est-ce que tu voudrais te faire chier avec un métier réservé aux Muses? (rires)

Si tu me demandes pourquoi j’écris, je répondrais que c’est parce que je n’ai pas le choix. Je ne dis pas que je suis heureuse en écrivant, mais comme quelqu’un a dit : Je déteste écrire, mais je suis heureuse d’avoir écrit. (rires à nouveau) J’ai l’impression que si j’arrête d’écrire, j’arrête de vivre.

GR : Quelle place fais-tu à la fiction dans ton écriture? Quelle place fais-tu au réel?

DL : Je me pose la question… à savoir s’il y a vraiment des œuvres de fiction. Je n’en sais rien. Il y a un être humain qui écrit. Il puise son inspiration quelque part. L’inspiration se trouve soit dans son propre vécu, soit dans celui que les autres lui ont transmis. À partir de ça, la fiction est-elle possible? On peut jouer à l’autruche, se faire accroire que « l’œuvre » est en dehors de nous, mais, il me semble qu’on ne crée pas à partir du vide total. Tout part de notre noyau.

Photo par Roger Leblanc

GR : À quel moment prend-on conscience qu’on écrit une Œuvre et comment ça change l’écriture?

DL : Je ne peux pas répondre à ça. C’est l’Autre, et/ou le Temps qui répond à cette question. Pour moi, c’est un travail au quotidien. C’est la petite goutte d’eau que j’amène pour éteindre le feu ou le contrôler. C’est l’accumulation de l’ouvrage (dans le sens de travail), qui mènera à l’œuvre, peut-être. Ce n’est pas quelque chose qu’on décide en commençant. C’est comme le mariage. Ce n’est pas le jour des noces qu’il y a mariage, c’est plutôt après 50 ans de vie commune, sans meurtre, qu’on peut parler de mariage. Une œuvre artistique, c’est beaucoup comme un mariage.

J’envie ceux et celles qui ont une vision plus large que ce qu’ils écrivent. Mais, pour moi, de livre en livre, le point de départ nait d’un nouveau vide, du trauma de la page blanche, et avec la question de savoir si j’aurai la force de passer à travers ça, une nouvelle fois. L’écriture se révèle toujours à partir de la page blanche, comme une sculpture sort d’un bloc de pierre.

GR : Quelles sont les conséquences (positives ou négatives) d’être la première personne publiée chez Perce-Neige et la première femme publiée en Acadie?

DL : De l’eau sous le pont. Pour moi, ça a sa place parce que ça ouvert une porte.  Il y en avait d’autres, avant moi, qui avaient publié ailleurs. Ce qui s’est passé, j’ai l’impression, que ce n’était pas avec moi, mais avec Graines de fées. Ce recueil a créé une coupure, un avant et après, une ouverture d’esprit aussi… par rapport à ce qui se publiait aux Éditions d’Acadie. Avec d’autres lignées éditoriales, ça devenait une nouvelle trail dans le bois. Perce-Neige ouvrait la porte aux freaks,  à ceux qui n’avaient pas de place ailleurs. Ça a brisé l’isolement, ça a permis de nous retrouver dans un autre endroit. 

GR : Parmi les thèmes récurrents de ton œuvre, on a abordé le souvenir, le miroir à travers le regard, mais un mot qui revient aussi, c’est la folie. Quelle place lui accordes-tu dans ton travail?

DL : Jusqu’où peut-on aller trop loin? Avec l’écriture, c’est comme aller en forêt, tu peux te perdre. Tu ne sais pas quand ni comment tu vas en ressortir. J’ai toujours cette crainte de me perdre dans l’imaginaire/le monde de la création. Il y a un point où, à partir de là, tu peux basculer et ne pas revenir. L’écriture, pour moi, c’est un risque, surtout si tu veux rester intègre, et que tu as envie de poursuivre la ligne sur laquelle les mots apparaissent. On finit toujours par écrire le même livre et le danger reste toujours présent.  Il est important de garder le fil d’Ariane pour être capable de revenir. Au pire, si tu ne reviens pas, ben tu seras ‘pu assez là’ pour t’en rendre compte. (rires). 

GR : Quelle importance accordes-tu aux mythes/à la mythologie/la religion (les stations, les sorcières, etc.)?

DL : Si je n’avais pas la magie dans ma vie de tous les jours, je ne serais plus ici depuis longtemps. La magie prend toutes sortes de formes. L’Invisible, le « plus grand que nous », j’y crois, j’y tiens. Si je n’ai pas cet élément divin, je suis perdue. La religion, le cadre, je n’y crois plus depuis longtemps, mais j’aime croire à ce « quelque chose de plus grand que nous », ou à ce que nous avons à l’intérieur de nous, tout ce qu’on n’a pas encore découvert et qui nous dépasse. Je m’accroche à ça. Mordicus.


Partie 2 : Questions de l’œuvre

Tous les livres de Dyane Léger que j’ai lus contiennent au moins une question. Je me suis dis que je laisserais l’œuvre poser ses questions à celle qui l’a créée.

Graines de fées (1980) 

GR : Qu’avons-nous fait?

DL : How far back do you wanna go? (rires). Je pense que la réponse à ça, c’est la prise de conscience du Paradis perdu, ou de la Chute. Ce moment où l’enfance, l’innocence, la pureté, la joie ont basculé dans le nic à djêpes (nid de guêpes). La consolation de certaines âmes sensibles : l’écriture, la danse, la peinture, le théâtre; c’est peut-être là qu’on réalise qu’on a « abandonné la vie » parce qu’on la traduit, maintenant. On ne la vit plus, on l’écrit, on la danse, on la peint, on la joue. On est dans la création, oui, mais on est ailleurs, on n’est plus dans le vrai, on l’invente. On est dans « l’interprétation de », on est ailleurs.

Sorcière de Vent! (1983)

GR : Le poète a-t-il le droit de tuer ses personnages (p. 29)

DL : Il en a peut-être le droit, mais s’il les tue, il va se tuer lui aussi, parce que les personnages font partie de lui. On en revient à l’autobiographie. Tu peux les tuer si tu veux, mais ce n’est pas « la mort » qui va les empêcher de vivre.

Visage de femmes (1987)

GR : Qui a peur du vieux méchant loup? (p. 9)

DL : Pas moi! Pas moi. Peut-être les gens qui ont peur de tout. Me semble qu’il y a des gens qui, pour se sentir en vie, sentent qu’ils ont besoin d’avoir peur, ou de ne pas se sentir en « sécurité ». Sans ces gens-là, je crois que les réseaux d’information continue ne feraient pas long feu. 

Le méchant loup est-il si méchant que ça? Faut faire face à sa peur, faire face au loup.

Les anges en transit (1992)

GR : Pourquoi ne réponds-tu pas? (p. 67)

DL : La question est grande. Encore une fois, je pense que des fois, c’est par pudeur. De ne pas tuer l’innocence qui reste dans l’autre, dans l’enfant, de ne pas les garrocher trop vite dans ce qui finit par arriver de toute façon. De protéger l’innocence le plus longtemps possible. Une fois la boîte de Pandore ouverte, c’est fait. There’s no turning back.

Comme un boxeur dans une cathédrale (1996)

GR : Que veux-tu de plus? (p. 132)

DL : La sainte paix. La lenteur. Que les choses aillent moins vite. D’être capable de savourer le moment présent. D’arrêter de penser au futur, d’avoir peur. Dans mon cas, tout de suite, je vis dans un état de panique constant. J’aimerais atténuer ça. Juste d’être capable d’être. Point. D’être dans un bien-être. De respirer. De me laisser « emporter » par la saison qui passe, de dire merci à la beauté du monde, à ce qui reste de La Nature. Cet état de grâce-là… comme Nova (le chien) qui mange du beurre d’arachide. Sortir du marasme, also rates pretty high on the scale of one to infinity.

Le dragon de la dernière heure (1995)

GR : Pourquoi se donner tant de soucis? (p .51) 

DL : Je n’ai pas encore trouvé de réponse à celle-là. J’ai l’impression que je ne suis pas le courant. Une rivière, ça coule, tout simplement.  Je crois que comme être humain, on n’a pas encore appris cette leçon-là, pas moi, en tout cas.

L’incendiaire (2008)

Malheureusement, je n’ai pas eu l’occasion de poser mes yeux sur le recueil L’incendiaire en prévision de l’entretien. Ceci dit, je m’engage à le lire. En « compensation », j’ai gardé la trace de deux questions de sa dernière parution.

Couverture de Mayday – L’œuvre par Mélanie Parent

Mayday (2023)

GR : À quoi ça sert d’écrire des livres? (p. 193)

DL : Je pense que la question, c’est plutôt, ça sert à quoi que moi j’écrive des livres? Que les autres en écrivent, c’est clair comme de l’eau de roche. Je trouve ma force de vie, mon courage de vivre dans les livres des autres… Les miens, c’est autre chose.

GR : Mais qui êtes-vous donc? (p. 33)

DL : J’hésite entre le grand méchant loup pis une balle perdue. (rires)


Dyane Léger travaille présentement sur un nouveau livre. Elle a dit ne pas savoir tout à fait à quel moment le projet sera prêt, mais assure qu’elle ne voit pas la possibilité d’un délai de quinze ans. « C’est pas du tout le même type de projet. J’espère que ce sera prêt d’ici deux ou trois ans, mais… on sait jamais. C’est aussi ça, écrire. »

This interview was first published in the fourth issue of Tourniquet Magazine in March 2024.

Original Language : French

To cite this article:
Robichaud, Gabriel. "Portrait de Dyane Léger". Discours/e: Digital Catalogue for Atlantic Literatures and Cultures, 19/03/2024. https://discours-e.ca/en/2024/03/19/portrait-de-dyane-leger-2/, viewed on 13/06/2026.

Dyane Léger

La nécessité de laisser des traces qui nous permettent d’habiter la liberté, d’habiller le temps présent de beauté, de joie, de compassion et surtout de garder les yeux rivés au merveilleux de l’ordinaire et de nager dans la poussière des étoiles avant le baisser du rideau, voilà ce que vivre-et-écrire veut dire pour Dyane Léger.

Poète, animal, sauvage, Dyane Léger, fait partie du paysage littéraire depuis 1980. Son premier recueil, Graines de fées inaugure Les Éditions Perce-Neige, et par hasard, elle devient la première « femme poète » publiée en Acadie, Depuis petitesse, Dyane Léger dit « Non à la littérature de façade. Elle fonce. Elle crie. Elle veut tout dire ou plutôt elle a dit ce que d’autres veulent cacher, ceci dans une prose aussi large que la mer, dans un art qui reflète sa personnalité. »

De son repaire, légué par ses ancêtres, Dyane Léger continue de bêcher les sillons du jardinage de l’alphabet, en essayant de ne pas trop nuire à la Nature, en souhaitant ne pas trop marcher sur les fourmis, et en espérant ne pas avoir à mettre en terre : chiens, oiseaux et rêves.

À date, elle a enfilé à son collier littéraire, huit « perles » d’eau de source souterraine : Graines de fées,  Sorcière de vent,  Visages de femmes, Les Anges en transit, Comme un boxeur dans une cathédrale, Le Dragon de la dernière heure, L’incendiaire et Mayday. Elle travaille présentement sur un nouveau récit poétique gravitant autour des langues, du quotidien et du deuil.

Résistance, audace, courage et liberté ont pour elle le même sens.

Dyane Léger
Photo credit : Mathieu Léger

Gabriel Robichaud

Gabriel Robichaud is a multidisciplinary artist from Moncton who began his artistic career in 2007. With an academic background in drama at the Université de Moncton, his multidisciplinary practice has led him to work on stage, writing and directing. His choice to add a political dimension to his practice, coupled with the positions he takes in the public arena, also leads him to deal with various subjects concerning the arts, culture and language, particularly in the media.

Gabriel Robichaud
Photo credit : Annie France Noël
Éditions Perce-Neige
Éditions Prise de parole
Tourniquet