Gabriel Robichaud
Entrevue avec Paul Bossé

Photo par Marc-Xavier LeBlanc

Nom : Paul Bossé
Lieu de naissance : Moncton en 1971
Pratiques : Cinéaste, poète, performeur Alter ego : Alfa Romeo (DJ), Polbot (IA)
Publications: Un cendrier plein d’ancêtres (2001), Averses (2004), St-George/Robinson (2007), Continuum (2011), Les démondeurs (2016), Apesanteur (2020), Tous les tapis roulants mènent à Rome (2023)
Stats : une vingtaine de films (courts et longs métrages), 2 séries de fiction, 4 pièces de théâtre et demi (4 individuelles et une écrit en collectif), 6 recueils de poésie, un essai, 5-6 performances, 2 règnes de poète flyé (2003-2007, 2022-2024), et plein de choses à venir


Paul Bossé est le premier poète que j’ai connu en grandissant que j’ai croisé vivant. Il est aussi la seule à ma connaissance à avoir dédicacé un livre que j’avais écrit (on lui avait demandé de le faire et il s’est prêté au jeu, au grand désarroi de la lectrice qui s’est aperçue de sa bévue ensuite). Un des artistes les plus talentueux et prolifiques de sa génération, notre lien plus amical remonte à la fin avril 2011, moment où nous lancions tous deux ensemble un livre, Continuum, son 4e, et La promenade des ignorés, mon premier, aux Éditions Perce-Neige. Poète officiel de la ville de Moncton avec Drew Lavigne depuis décembre 2022, il faisait paraître à l’automne 2023 son essai-bd Tous les tapis roulants mènent à Rome aux Éditions Perce-Neige.

Généreux, il m’a accueilli chez lui dans son salon, pour la deuxième fois en l’espace de quelques semaines, en compagnie de son chat, pour ce portrait d’artiste en deux temps.

Alpha Romeo. Photo par Marc-Xavier LeBlanc

Partie 1 : Les questions du chroniqueur

GR: Comment te définis-tu comme créateur?

PB: I guess que ça dépend des années, parfois même des saisons, surtout des contextes. Souvent je vais juste dire poète, dans un festival de films je vais dire cinéaste, mais quand je rencontre des gens que je connais pas je vais dire artiste.

GR: Est-ce qu’on naît le poète ou on le devient?

PB: Je pense qu’on le devient. Je me pose souvent la question « d’où vient l’imagination? » Je pense que je suis né avec beaucoup d’imagination. Je me souviens qu’à l’école, j’ai écrit l’histoire du point de vue d’un homard sous l’eau, et l’enseignante l’avait lu devant la classe. Les gens étaient impressionnés, me demandait d’où ça venait, comment j’avais pensé à ça, alors que pour moi c’était normal. J’ai ensuite été identifié comme « celui avec beaucoup d’imagination qui écrit des histoires ».

GR: C’est quoi la place de la liberté dans ton processus de création?

PB: J’ai toujours aimé la mention « sujet libre » dans une proposition de travail. J’allais toujours vers ça. Cette liberté-là, je l’ai toujours gardée quand je pense au prochain projet. J’adore ce feeling-là de pouvoir juste.

Là, plus je vieillis, plus je trouve que du côté sociétal on est trop libres. Je dis pas que je veux qu’on dise aux gens de ne plus être libre, mais quand ça vient aux problèmes de consommation et la crise climatique, y a beaucoup de nos problèmes qui viennent de cette liberté sans conscience. Liberté sans conscience et sans responsabilité c’est problématique.

GR: C’est quoi la place de la responsabilité dans ce processus-là?

PB: Dans un projet, je considère que ma responsabilité, c’est de faire du mieux que je peux. Essayer d’être intègre. J’ai pas de feeling de responsabilité sociétale. Tout ce que je peux faire, c’est faire une œuvre qui parle, pis ce qui en découle, la publicité, le bouche à oreille, je suis pas responsable de ça.

La responsabilité sociétale, c’est autre chose. Y a différentes écoles de pensée là-dessus. Souvent je struggle avec ça. J’essaie de mettre un contenu social, sans faire de la didactique, ou encore pire, faire de la propagande. En même temps, je veux livrer un message. Pour moi, un artiste a un rôle qui va beyond les arts. On devient un ambassadeur de la culture et un intellectuel public. Une des jobs de l’artiste, c’est de réfléchir, entre autres, d’être un reflet ou un miroir du monde. Alors l’artiste a un certain contrat social d’essayer d’être là pour examiner la vie sur Terre.

On est rendus dans un monde de polycrises. Que ce soit l’environnement, la montée des fascistes, la démocratie en chute libre, les guerres, la violence, le nucléaire, l’intelligence artificielle. On a toujours eu des problèmes, mais maintenant ils sont super charged. J’ai l’impression qu’on est dans un monde où tout est rendu politique. Je trouve ça difficile de ne pas faire de l’art qui est politique.

La création, c’est un peu le contraire de la destruction. C’est sûr que c’est un peu binaire, mais pour moi ça fait que tout art est politique.

GR: À quel moment est-ce que t’as pris conscience que tu développais une Œuvre et quel genre d’impact ça a pu avoir sur ta pratique?

PB: Au début, j’ai commencé en cinéma au niveau de ma formation. J’ai fait deux séries, puis en 2001 j’ai publié mon premier recueil de poésie, eu la première production d’une pièce de théâtre, Empreintes, en même temps que mon film Kacho Komplo. C’était ma grosse année où je suis devenu artiste multidisciplinaire multigrains. À partir de là, j’ajoute des morceaux à la construction de la méta œuvre de tout ça.

GR: Penses-tu qu’on écrit toujours la même œuvre de plusieurs façons différentes?

PB: Oui parce que je suis comme stuck à être moi-même. Y a des génies comme Pessoa qui sont weird. Je sais pas comment qu’y font. Pour moi, les ingrédients de base demeurent ce qu’ils sont. Ça me désole pas. J’ai lu un article qui m’a fait beaucoup réfléchir la semaine dernière sur Danielle Steele. Elle a publié 700 livres, et va bientôt franchir le milliard de ventes. Elle publie 7 livres par année, et écrit 7 jours par semaine peut-être 20h par jour. C’est pas un role model, mais ça me console parce que je me sens pas stuck dans un loop comme ça.

GR: T’as été le premier poète flyé du Festival Frye (2005-2007), et tu incarnes aujourd’hui l’évolution du poète flyé en étant poète officiel de Moncton (2022-2024). Comment tu vis ça?

PB: C’est un peu comme un sequel. J’aime bien le titre poète officiel, parce que ça sonne plus sérieux, plus prestigieux. Pas que je cours après le prestige, ni que j’aime le côté prétentieux pout pout, mais je trouve que ça amène un changement à la perception des gens du travail et de la démarche (même si je continue de me considérer comme flyé pareille). En plus, on est bilingues et deux avec Drew (Lavigne). Ça devient comme un tag team.

GR: Quelle place Moncton prend dans ton œuvre?

Cette année, ça va faire 50 ans que j’habite à Moncton. C’est le setting, la base, ma mappe mentale est formée par Moncton. C’est pas quelque chose que je pense consciemment quand j’écris, mais Moncton est en moi quand j’écris. C’est pas forcément un choix, mais plutôt quelque chose qui s’impose.

Chris LeBlanc et Paul Bossé. Photo par Marc-Xavier LeBlanc

Partie 2 : Les questions de l’œuvre

Dans chaque recueil de l’œuvre de Paul Bossé se dissimule au moins une question. Voici les questions que posent l’œuvre posées à son auteur.

Un cendrier plein d’ancêtres (2001)

GR: Pourquoi je plonge depuis ce temps du début de mon temps? (p. 13)

PB: Ouan. Le saut. C’est une grosse question existentielle. J’ai toujours pas la réponse, mais c’est une question que je me pose encore.

Averses (2004)

GR: Jiva-ti, jiva-ti pas? (p. 11)

PB: Ben asteure jiva pas souvent. Surtout depuis que j’ai des enfants. Avant j’allais plus. Mais je suis conscient que si jiva ça fait du bien. Surtout le plus que tu y vas pas, le plus ça fait du bien. Mais là mes enfants sont plus vieux pis j’y vais plus souvent pis je vais pouvoir y aller de plus en plus souvent. J’ai pas le FOMO patente, mais des fois je me dis ah jeez j’aurais aimé ça aller au vernissage ou à la première. Je me vois y aller plus souvent à l’avenir.

St-Georges/Robinson (2007)

GR: Art ou artillerie? (p. 16)

PB: C’est pas art ou artifice? (vérification faite). Well well well. C’est un meilleur titre que art ou artifice. I guess que ça peut être les deux. Art et artillerie. Peut-être que dans ce temps-là c’était un ou l’autre, mais aujourd’hui je les mettrais ensemble. En même temps, je considère qu’y a une limite au pouvoir de l’art dans sa capacité de changer le monde, alors que l’artillerie a quand même quelque chose de beaucoup plus efficace. De beaucoup plus paresseux aussi. C’est tellement plus facile de détruire quelque chose que de le construire.

C’est une bonne question. Je pense que je vais écrire un sequel.

Continuum (2011)

GR: Dos tourné/aveugle au cadre/de quoi on a l’air/vraiment (p. 42)

PB: C’est l’idée sur le technocreep, la surveillance de partout. Cette idée de se regarder à son insu. Cette crainte-là s’est juste empirée depuis que j’ai écrit ce texte-là 15 ans passés. Le privé me semble en train de s’émietter. C’est très facile d’être paranoïaque, et avec raison. Les choses qu’on apprend, mais aussi les choses qu’on n’apprend pas sur ce qui se passe. C’est un pacte qu’on a fait et on semble pas pouvoir revenir.

Les démondeurs (2016)

GR: Chaque idée que l’on pond/Chaque décision que l’on prend/Chaque action que l’on commet/Nous appartient//Vrai ou faux (p. 71)

PB: J’aime cette question-là. En plus d’être un artiste qui refait toujours sa même œuvre, on singe beaucoup. On n’est jamais 100% original, on est dans la lignée poétique de toute la nourriture de l’âme qu’on a consommée durant sa vie. On n’a jamais eu autant d’influences avec tous les moyens de communication/télé-communication. Des fois je vais penser à un titre et je me demande si ça vient véritablement de moi ou si c’est quelque chose que j’ai vu/lu/entendu, est-ce que je vais le googler? Parce qu’en plus, si je le google et me fait surveiller, ça le rend out in the open.

Apesanteur (2020)

GR: On attend quoi au juste? (p. 62)

PB: On devient de plus en plus impatient. Tout bouge de plus en plus vite, mais. C’est aussi l’idée du projet sociétal. Il manque de vision, il manque des projets sociétaux, pis ça prend pas beaucoup d’imagination pour y penser. Y’a des fuites partout, on a besoin de gens pour mettre les doigts dans les fuites, mais on dirait que les priorités sont beaucoup individuelles. Personnellement, je trouve qu’on a une maladie mentale comme société, et les façons de nous guérir ou de se soigner ne nous sont pas proposées. Ce qu’on attend, c’est ce qui va nous arriver, soit l’extinction ou l’effondrement, et on l’accepte passivement.

Tous les tapis roulants mènent à Rome (2023)

PB: Quand j’ai fini d’écrire ce livre-là, j’avais l’impression d’avoir écrit une forme de testament des premiers cinquante ans de ma vie. C’est un peu la réponse à la question « il te reste juste une semaine à vivre, qu’est-ce que tu voudrais dire/léguer au monde ». Au lieu d’attendre ça, je l’ai fait. Je dis pas que j’ai fini ma carrière, mais au moins j’ai dit ce que je voulais dire qui était important que je dise. C’est un gros point final. « Tiens. J’ai dit ce que je voulais dire. Maintenant, il me reste encore de la vie. »

Fait que j’ai d’autres projets. J’avais un recueil de poésie depuis quelques années, et y est arrivé des intrusions, au point où un moment donné j’avais deux projets d’ouverts, d’où l’autre projet. Y’a donc un recueil de poésie déposé, et un recueil de nouvelles dont j’ai composé 33% de la version 0.7 (alias un rough cut). Ça et un nouvel essai et un projet de long métrage qui sera peut-être le seul projet de long métrage que je ferai dans ma vie.

Cet entretien a été publié pour la première fois dans le numéro 4 de la revue Tourniquet en mars 2024.

Langue originale : Français

To Cite This Article:
Robichaud, Gabriel. « Entrevue avec Paul Bossé ». Discours/e: Digital Catalogue for Atlantic Literatures and Cultures, 19/03/2024. https://discours-e.ca/en/2024/03/19/paul-bosse-2/, consulté le 30/07/2026.

Gabriel Robichaud

Gabriel Robichaud est un artiste multidisciplinaire de Moncton qui a amorcé son parcours professionnel artistique en 2007. Fort d’un parcours académique en art dramatique à l’Université de Moncton, sa pratique multidisciplinaire le mène à toucher à la fois à la scène, à l’écriture et la mise en scène. Son choix d’ajouter une dimension politique à sa pratique, jumelé à des prises de positions sur la place publique, l’amène aussi à traiter de divers sujets concernant, les arts, la culture et la langue, particulièrement dans les médias.

Gabriel Robichaud
Crédit photo : Annie France Noël
Éditions Perce-Neige
Tourniquet