Par Léonore Bailhache, correspondante Frye

Quiconque ayant déjà été se baigner à Bouctouche sera d’accord pour dire que les méduses sont une espèce envahissante. Je me souviendrai toujours avec perplexité de mon premier été au Nouveau-Brunswick, à voir les bambins jouer à quelques pouces d’une assemblée de ces petits corps rouges gélatineux qui prolifèrent dans les eaux de la dune. Cependant, si elles sont assez inoffensives sur le sable, dans les yeux d’Odette Biset-Yu, les méduses deviennent vite préoccupantes. Le personnage principal de la bande dessinée La méduse, de Boum (Éditions Pow Pow, 2022), en a d’abord juste une, qui flotte dans son champ de vision. Le livre s’ouvre sur le visage de la protagoniste, les canoeils fixés dans un phoroptère – cette machine en forme de papillon qui est utilisée pour mesurer les erreurs de réfraction. L’optométriste confirme le diagnostic : Odette a une méduse dans l’œil gauche. C’est tout.
Odette travaille à la librairie Point-Virgule à Montréal et vit avec son lapin, Napoléon. Autour d’elle, il y a sa blonde, Naïna, une lectrice de mangas qui a capturé son attention à la librairie, son ami Léon, toujours prêt à l’écouter venter après une consultation médicale frustrante (lève ta main si tu relates). Il y a aussi sa mère hélicoptère, qu’il faut souvent pousser un peu de côté pour mieux respirer. Le livre, qui se déroule sur une année, explore la vie quotidienne d’Odette, tandis qu’il lui faut s’habituer à vivre, d’abord avec une, puis deux, puis trois, puis d’innombrables méduses qui lui obstruent de plus en plus le champ de vision. « Tu vas t’habituer super vite, tu vas voir », lui dit Léon (page 14). Mais dans le cas d’Odette, ce qu’elle va voir… c’est presque rien.
Boum, l’autrice-illustratrice de La méduse, connaît bien la problématique : elle a des maladies oculaires depuis plus de 15 ans, et en 2021, elle a définitivement perdu la vue dans son œil droit. Dimension intéressante lorsqu’on sait la place importante du visuel dans sa vie : artiste de cinéma d’animation et bédéiste, Boum a réalisé plus de 70 différents projets d’illustration, qu’il s’agisse de webcomics, BD, littérature jeunesse, et contributions dans des anthologies. Elle est connue pour sa série de bandes dessinées humoristiques et autobiographiques, Boumeries (Glénat, 2020), qui s’est méritée de nombreux prix, dont le prix Bédélys 2021 pour la meilleure BD indépendante. L’autrice de La petite révolution (Front Froid, rééd, 2021) et Nausées matinales et autres petits bonheurs (La Pastèque, 2019) a choisi d’explorer un aspect plus vulnérable de sa vie avec La méduse, et se trouve agréablement surprise du succès de cette nouvelle publication. Et pour cause, la BD multiplie les prix et les nominations : prix Bédéis Causa 2023, prix de la critique ACBD de la bande dessinée québecoise, prix BD 2023 du Salon du livre de Trois-Rivières, finaliste au Prix des libraires du Québec, aux prix Bédélys, et d’autres. Avec ce livre, Boum a voulu lever le voile sur ce que peut être l’expérience d’une personne qui vit avec un handicap invisible, tellement invisible que même ses proches, ses ami·es et sa famille peuvent l’oublier. Boum raconte une anecdote qui a nourri beaucoup de sa réflexion pour la création du livre : « Mon conjoint, ça fait 14 ans qu’on est ensemble et une fois de temps en temps, ça lui arrivait de me regarder subitement et dire, “eh, t’as tu encore ta méduse dans ton œil ?”»
Depuis que le livre est paru, Boum constate qu’il y a une certaine prise de conscience, de compréhension, même décalée, de ce qu’elle vit. Les optométristes de l’autrice se refilent la BD entre eux, comme si voir le reflet des histoires de leurs patient·es leur ouvraient un nouveau champ d’interprétation. Et d’autres personnes peuvent aussi se reconnaître dans le personnage d’Odette. Les gens qui vivent avec des maladies chroniques, des troubles de santé mentale, autant de fardeaux qu’on peut avoir l’impression d’être seul·e à voir et à porter, se voient maintenant représenté·es. « C’est un grand privilège d’avoir eu un certain succès et d’avoir pu partager ça avec un grand lectorat », dit Boum.
En tant que personne atteinte d’un « plateau de charcuteries » (expression de l’autrice Aubrey Gordon) de maladies chroniques1« A little charcuterie platter of anxiety disorders », Aubrey Gordon dans The Sleep Loss Epidemic, balado Maintenance Phase du 14 décembre 2021., dont l’endométriose, je m’y vois aussi. Il y a une solitude spéciale que l’on ressent, une colère particulière qui nous ronge, comme Odette. Aux pages 94-95, alors que ses ami·es s’amusent dans les vaguelettes d’un lac, Odette se laisse couler dans les profondeurs, trois méduses in tow. Dans les cases précédentes, Léon a crié, croyant voir une (vraie) méduse dans l’eau, puis sa blonde, lui et Naïna réalisent en riant que c’était un sac de plastique. Odette sombre. « C’est correct. Il y pense pas, elles le savent pas. Moi aussi, je l’oublie des fois, on s’habitue à tout. Mais les méduses sont toujours là, partout. » (page 95) Dans le monde des maladies chroniques, je crois qu’il n’y pas une seule personne qui n’ait pas eu l’impression, des fois, d’être invisible dans ses symptômes, dans sa douleur. Quand mes ami·es sont malades et disent « je me sens pas 100 % », je ne peux pas m’empêcher de me dire que je ne me souviens pas de la dernière fois où je me suis sentie 100%.

Et puisqu’on parle de se sentir représenté·es, un aspect marquant du livre est que tous les personnages principaux sont racisés et/ou queer. Pour Boum, c’est important de donner à voir des histoires où la queerness, l’identité de genre, l’orientation sexuelle, la race des personnages ne sont pas les enjeux de la narration. En tant que femme blanche cisgenre dans une relation hétéronormative, il n’était pas question pour Boum de parler de coming-out ou d’enjeux spécifiquement liés aux identités de ses personnages. Mais comme Boum le dit, « ces personnes ont aussi le droit d’avoir des histoires “normales”, même si on parle de maladie. La maladie, ça touche tout le monde ». Naïna, la blonde d’Odette, est grosse, et c’est elle qui incarne la figure romantique, de désir, dans le livre. Sa taille n’est pas un enjeu de l’histoire, et c’est rafraîchissant de voir une représentation positive d’un corps gros, un corps qui ressemble le plus à celui de l’autrice, qui ressemble le plus au mien. « Ça m’a faite beaucoup de bien que soit celle qui me ressemble qui soit dans ce rôle-là, contrairement à d’habitude où c’est la fille mince » raconte Boum, en parlant des décisions qu’elle a prises en construisant ses personnages.
Les décisions de construction de personnage sont parfois aussi des opportunités pour laisser au lectorat le champ plus libre pour l’imagination. Odette est un personnage genderfluid, et comme c’est à travers elle/iel que passe la majorité de la narration, le texte réfère très peu à « elle », dans la BD en français. La version anglaise, qui sort au mois de mai 2024 chez Pow Pow sous le titre The Jellyfish, a été adaptée par des traductrices qui ont proposé à Boum de retirer entièrement tout pronom. Dans la tête du lectorat anglophone, Odette a la liberté d’être she/they, ou they/them, là où le français, plus lourdingue dans le genre, a incité l’autrice à utiliser le pronom féminin. Avantage de pouvoir prendre part au processus de traduction en anglais, puisque Boum est bilingue et est habituée à créer dans les deux langues. C’est d’ailleurs la première fois qu’elle ne réalise pas elle-même la traduction d’un de ses livres, et qu’elle peut observer le processus à distance mais avec le perk de pouvoir donner son avis quand c’est nécessaire. Sur certains aspects, elle estime que la BD sera mieux dans la version traduite, notamment parce que « la scène de chicane est vraiment plus punchy » (on me dit à l’oreille qu’Odette sacre beaucoup plus qu’en français). D’autres éléments, comme l’ambiance montréalaise du roman graphique, est savamment préservée, avec une traduction witty du nom de la librairie Point-Virgule, qui devient « Apostrophe librairie bookstore » (on en aurait bien une demême à Moncton, right ?).
Enfin, La méduse, c’est aussi une histoire qui fait regarder vers l’avenir. De tous les livres que j’ai lus ces dernières années sur le sujet des maladies chroniques (et j’en ai lu beaucoup), c’est celui qui met en valeur le mieux l’après. Une fois que tu as fait ton deuil d’un corps en santé. Une fois que tes ami·es et ta famille t’aident à porter ta maladie avec toi, sans que tu te sentes pour autant un fardeau. Boum le représente avec une tendresse infinie, après des dizaines de pages où les méduses noircissent de plus en plus les cases. Un renversement (je ne vous le dis pas lequel, il faut lire le livre), puis une sorte de silence visuel. Images épurées, plus aucun phylactère. La sensation de toucher prend le dessus, et il n’y a plus besoin de mots. Tout est dit, et en même temps qu’Odette, on reprend notre souffle.
Cette entrevue est parue pour la première fois dans le numéro 4 de la revue Tourniquet en mars 2024.
Notes
- 1« A little charcuterie platter of anxiety disorders », Aubrey Gordon dans The Sleep Loss Epidemic, balado Maintenance Phase du 14 décembre 2021.
To Cite This Article:
Léonore Bailhache
Despite her deceptively Irish appearance, Léonore Bailhache (she) hails from Normandy, France.
Author, translator and feminist, Léonore studied French Sign Language at the University of Poitiers, and holds a Master's degree in contemporary literary creation (University of Le Havre and ÉSADHaR).
Léonore is passionate about children's literature and its feminist icons (in their own way), from Anne Shirley to Fifi Brindacier to Georgia Nicholson, to name but a few. She has been published twice in Ancrages: Piscines publiques in issue 35, a literary translation of Megan Gail Coles' poem Swimming Pool (from the collection Satched, House of Anansi, 2021), and Océan du souvenir, in issue 41.
Léonore has lived in various provinces of the country known as Canada, and has worked at the Frye Festival, Bouton d'or Acadie, and the Freeze Frame Media Arts Centre in Winnipeg. Since 2018, she has made her home in Siknikt (Moncton), on the unceded territory of the Mi'kmaq peoples, where she lives with her partner and their beloved if bouncy dog, Gazelle.


