Dossier : Écrire avec un accent
Dès que j’ai découvert ses programmes, l’Université de Moncton m’a étonné, parce qu’on n’y enseignait pas le latin. Elle m’a étonné bien des fois, mais la surprise la plus flatteuse qu’elle m’a faite, ce fut de me laisser donner un cours d’initiation à la linguistique. Parmi mes étudiantes, l’une des plus résolues, les plus curieuses, les plus vives était Annette Boudreau. Peu d’années plus tard, non loin du Vatican, j’ai rencontré Annette Boudreau, qui m’a présenté Raoul. La linguistique, je n’en avais pas encore pris conscience, pouvait remplacer à sa manière l’étude du latin dans le rôle de ce modèle de rigueur dont les analyses consacrées à la littérature ont tant besoin. La coïncidence romaine donnait donc à penser. Mais il était encore trop tôt. Bien que mon intérêt pour les poètes acadiens soit demeuré constant, Raoul Boudreau et moi ne sommes vraiment entrés en contact, de nouveau à l’initiative d’Annette, que des années plus tard, vers la fin du siècle, car entre-temps Pierre-André Arcand, puis Ghislain Clermont s’étaient chargés de la mission d’intermédiaire entre Moncton et moi. La netteté de la pensée, la clarté du propos et une certaine forme de gravité sans emphase ont valu sans délai mon estime à Raoul. Je retrouve toujours ces qualités dans ses articles ; il est vrai qu’il n’y est pas avare de compliments à mon égard.
Outre la nécessité du latin et du grec, parmi mes préjugés sur l’université figurait l’idée que dans le domaine des arts, de la littérature, de l’histoire, l’enseignement et la recherche devaient s’éloigner du présent. Se récriera qui voudra, ce principe n’est pas ridicule. Il a empêché qu’on entende en France à la fin du XIXe siècle d’excellents professeurs guider l’admiration de leurs étudiants vers Sully Prudhomme et non Rimbaud, vilipender Zola, louer en rougissant les nus de Bouguereau et de Henner, sans mentionner Renoir, vanter l’action civilisatrice des Européens en Afrique. L’Université française ne voulait pas qu’un écrivain fasse l’objet d’une thèse de doctorat avant sa mort. La prudence était sans doute le motif principal et conscient de cette interdiction, mais il s’y ajoutait une forme étrange et méconnue de décence, le sentiment obscur qu’il n’appartient pas aux observateurs raisonnables de disséquer une œuvre qui reste bien vivante aussi longtemps qu’elle n’est pas achevée ; ne peut-elle pas connaître des prolongements inattendus ou des rétractations qui la modifieront rétrospectivement ? La compréhension d’aucun livre ne peut être séparée de celle de l’œuvre dont elle fait partie. Cette œuvre est une totalité organisée et hiérarchisée, mais ouverte. Qui pouvait prévoir, par exemple, quelle place marginale, mais stratégique, devait prendre les Lettres à mon ami américain de Gérald Leblanc, treize ans après sa mort ? Si on les lit comme un roman épistolaire, elles constituent le récit autobiographique que Moncton mantra n’était pas parvenu à être, faute de discontinuité et de heurts entre fragments ; c’est un recueil de notes sur les incitations à écrire, si diverses, qui ont contribué à produire des poèmes, et on y devine la volonté de constituer une collection secrète et désordonnée de preuves d’une sensibilité parfaitement singulière, toujours en éveil, affairée à rassembler et à disperser les pièces que l’écriture assimilera. Il n’est pas accordé au savoir et aux méthodes universitaires de surmonter ces obstacles. Mais le plus insurmontable est le « dur désir de durer » qui anime toute écriture, que son auteur le sache ou non, l’admette ou non, la constitution d’une forme obéissant inévitablement à la nécessité du ne varietur.
Le projet constant de Raoul Boudreau, présent dans tous les articles de lui que j’ai pu relire, consiste à maintenir un équilibre entre le traitement critique d’un livre et l’étude de la place qu’il prend dans la littérature.
D’une part, il lui importe de définir la composition et de caractériser les matières de l’ouvrage, de s’interroger sur sa langue – question complexe en Acadie, où il ne faut pas être dupe des étiquettes et des masques ; cette étude littéraire est tout à fait conforme aux exigences et aux méthodes dont les professeurs font usage quand ils présentent à leurs étudiants les grands textes classiques, dans la mesure où ils croient encore qu’enseigner les lettres équivaut à éveiller et à accroître l’admiration, bien qu’un courant de dénigrement des œuvres anciennes sévisse depuis longtemps dans les salles de cours ; ce travail laisse peu de place à l’appréciation subjective, qui commande toutefois en silence le nombre de lignes ou de pages consacrées à tel livre plutôt qu’à tel autre ; cette façon de voir a aussi l’avantage, paradoxalement, d’éviter l’attitude de correcteur si répandue chez les journalistes qui jugent ce chapitre trop long, ce style trop apprêté ou trop familier, cette intrigue trop embrouillée : elle entend en effet rendre perceptible l’unité organique du poème ou du roman d’une manière aussi objective que possible et des outils théoriques lui donnent un véritable objet.
D’autre part, Raoul Boudreau s’engage dans la recherche de la position historique, sociale, institutionnelle de son objet littéraire. Le livre, en effet, n’est pas un pur et simple individu textuel. Il ne ressortit pas non plus à une de ces bibliothèques qui regroupent dans un classement toujours douteux et sans cesse remanié des traditions, telles que la Renaissance, le romantisme, la littérature argentine ou québécoise. La littérature acadienne n’est ni étendue ni séculaire. Nous l’avons vue apparaître, puisque les écrits précédents d’Acadiens, quel que soit leur mérite, sont trop dispersés pour former un ensemble cohérent. C’est une « petite littérature », si petite qu’elle n’a pas fini de naître. Il serait assez facile de soutenir qu’elle résulte d’un coup de force axiomatique, que Raoul Boudreau et quelques autres ont décrété qu’elle existait, mais affirmer l’existence d’une littérature n’est pas un énoncé performatif. Il est remarquable, par exemple, que dans son article sur Cri de terre, paru dans le Dictionnaire des œuvres littéraires de l’Acadie des Maritimes, aussitôt après avoir noté que c’est « le premier livre publié par les Éditions d’Acadie », il intègre ce recueil à « la poésie acadienne » et à son « développement ». Si l’analyse des formes poétiques reconnaît une certaine parenté avec « la poésie française de la première moitié du XXe siècle » et la présence de « procédés classiques de la poésie », elle insiste aussi sur la manière dont « le pays » est présent en filigrane dans des vers où on ne l’attendait pas ; le fonctionnement de la métaphore qui peint la femme aimée en Acadie et l’Acadie en femme aimée ne frappe-t-elle pas l’exégète comme un lien indissoluble entre le lyrisme et une entité à laquelle le poète veut donner une réalité corporelle, donc matérielle et tangible ? Toutes ces remarques sont exactes et pénétrantes. Il n’empêche qu’elles sont guidées par un désir méthodique de solidité. Leur auteur évoque les « contrepoids équilibrés » disposés dans son livre par Raymond Guy LeBlanc, qui semble pourtant moins soucieux que Boudreau ne l’est lui-même de maintenir un équilibre.
C’est en établissant dans les textes qu’il étudie la présence d’un fait institutionnel acadien à côté de formes littéraires connues que Raoul Boudreau répond à l’exigence de sérénité universitaire que menacent la contemporanéité et la proximité de sa personne avec les œuvres auxquelles il s’intéresse. Ces institutions abritent les livres dont elles sont indépendantes, elles définissent leur place à jamais ; voilà en quoi elles tiennent lieu des jugements de la postérité, c’est-à-dire des meilleurs lecteurs de 2200 (mais lira-t-on encore en 2200 ?). Parmi ces institutions, nommons la langue, l’Acadie, la littérature acadienne, le monde qui la produit et la reçoit, et aussitôt surgissent les soupçons.
Le premier concerne la langue. L’unité de la langue littéraire, qui nous semblait acquise et indispensable, a subi beaucoup d’attaques, inspirés par des modèles comme Joyce ou Céline, l’intérêt pour l’argot, les parlers régionaux, l’imitation de l’oral, la crainte de l’emphase, la pauvreté, délibérée ou non, la pénétration de l’américain ou du dialecte des médias. Dans la population acadienne, l’unité de la langue est si incertaine que la langue littéraire n’est pas reconnaissable – sinon peut-être à ce trait inattendu qu’elle est souvent particulièrement littéraire, chaque auteur faisant et refaisant sa langue à tout instant, faute d’allégeance à la langue parlée ou à une tradition livresque. Ce sont des choix auxquels Raoul Boudreau a été très attentif. Ce n’est pas une acrobatie intellectuelle qui lui permet d’assigner, par contraste, « la langue très recherchée » de Serge Patrice Thibodeau, si « atypique » qu’elle soit, à sa vérité acadienne, car la nécessité de hausser le discours résulte de l’absence flagrante d’un langage poétique naturel – cette horrible chose que Victor Hugo combattait dans sa « Réponse à un acte d’accusation ». En cela, Thibodeau réagit à la même condition d’écriture que Fredric Gary Comeau : « avancer vers vos yeux d’absence / un langage impossible à décrypter » (« L’actualité de la littérature acadienne », in Tangence, no 58). Mais ces figures diverses de la langue en poésie et aussi en prose, souvent revendiquées ostensiblement par les auteurs, laisseront toujours prise à l’idée que la littérature acadienne ne repose pas sur une substance linguistique stable.
De l’Acadie, je ne dirai presque rien. J’admire les efforts des écrivains, des orateurs, des linguistes, des enseignants, des sociologues, des folkloristes, des animateurs de la vie sociale et politique pour constituer et mesurer son corps, mais il se trouve qu’elle n’a pu prendre la forme d’un corps politique, ce qui ne signifie aucunement qu’elle soit irréelle, car elle a pris toutes sortes de formes. Mais la part qu’y prennent toutes les sortes de paroles, et en particulier la poésie, est telle qu’on ne saurait lui faire garantir une position stable aux livres acadiens.
En 2007, une dizaine d’années après son article dans Tangence, Raoul Boudreau publie dans la belle livraison de La Revue de l’Université de Moncton consacrée à « Gérald Leblanc multipiste » un propos plus aventureux encore. Le titre ? « La création de Moncton comme capitale culturelle dans l’œuvre de Gérald Leblanc ». Créateur, comme Dieu ? Capitale culturelle, comme New York ? Moncton, vraiment ? Oui, Moncton est précisément un de ces lieux où il convient de faire de nécessité vertu. Raoul Boudreau remarque que la présence constante de la ville se substitue dans les poèmes de Gérald Leblanc à la description, et c’est assurément cette insistance de l’indistinct qui s’impose au poète moderne, très éloigné du pittoresque campagnard d’une Antonine Maillet. La conduite urbaine de Leblanc organise son existence d’écrivain et produit du même coup les conditions et le milieu où son travail peut s’exercer. Le principe est balzacien, à ceci près que dans La Comédie humaine, le cocon que l’artiste ou le créateur constitue autour de sa personne se voit habituellement détruit par une société toujours hostile aux arts et à la puissance inventive des individus. La création de Moncton, conforme à la tournure décrite plus haut, trouve un appui objectif dans des faits d’édition, des citations, des listes de nouveaux écrivains attachés à la ville, c’est-à-dire des éléments institutionnels constatables, mais elle repose principalement sur un produit verbal et imaginaire, tout simplement parce que la valeur poétique échappe aux statistiques et aux évaluations. L’audacieuse architecture de Raoul Boudreau comporte un pilier fragile : la réalité historique de la capitale tient-elle bon en un temps où le nombre des lecteurs diminue, où le culte de la musique restreint le temps de lire, où le monde américanisé ne laisse guère de place même au moindre petit monde ? Les murs de l’institution ont-ils d’autres fondations que la complicité du poète et de son admirateur ? Le raisonnement de Raoul Boudreau peut négliger les données concrètes parce que la fonction de ce rassemblement de réalités encourageantes est de placer la poésie de Gérald Leblanc et toute poésie vraie dans la perspective de la postérité. D’ailleurs toute institution littéraire, capitale ou chapelle, garde quelque chose d’imaginaire ; encore faut-il se demander combien d’imaginations y croient. Où la littérature ne manque-t-elle pas de lecteurs, notamment de lecteurs littéraires, de lecteurs poétiques, prêts à s’élancer dans l’aventure ?
La réalité institutionnelle la plus solide qu’invoque Raoul Boudreau est certainement l’histoire de la littérature acadienne. D’abord, en tant qu’histoire, elle n’a pas besoin plus qu’une autre de présence actuelle des choses. L’histoire n’a pu être, en dépit de la vocation de Michelet, la « résurrection intégrale du passé ». Elle n’en est que le récit, plus précisément à chaque coup d’essai un nouveau récit d’une partie, artistement découpée, d’un monde irrémédiablement inexistant : mais où sont les neiges de 1970 ? L’histoire littéraire jouit du moins cet avantage que ses documents et ses preuves principaux ne sont ni des vestiges ni des témoignages, mais des textes accessibles à tous, dans la mesure où le permettent l’ignorance et les anachronismes de la sensibilité, mais plus souvent l’étrange appétit de déshérence qui inflige à nos civilisations un supplément superflu de fragilité : autant en emporte le vent. Il est donc certain et opportun que dans son article de Tangence cité plus haut, Raoul Boudreau trace nettement les grandes lignes d’une histoire de la littérature acadienne qui lui permet d’y inscrire Serge Patrice Thibodeau, mais aussi le roman, ce qui eût été difficile dans le cadre d’une étude linguistique ou nationale des lettres acadiennes. Dès lors qu’elle a élu son objet et qu’elle en respecte les frontières sans y construire de murs, libre à l’histoire de maintenir une continuité substantielle tout en désignant à l’attention des ruptures ; c’est son paradoxe constitutif de n’avoir pour objets que des réalités transhistoriques. Aussi cette manière de situer les uns par rapport aux autres les livres acadiens est-elle la plus convaincante.
Puis-je rappeler qu’au XVIIIe siècle la littérature a gouverné le monde ? Les Acadiens savent bien ce que le Grand Dérangement doit au silence ou à la complicité des écrivains français. Ont-ils désespéré de gagner au moyen de leur littérature une existence plus dense ? Il semble qu’ils la lisent peu. La lecture et l’école n’apparaissent pas dans les articles de Raoul Boudreau. Mais c’est justement pour cette raison que sa démonstration est indispensable : secrète, verbale, imaginaire, la littérature acadienne présente désormais en bon ordre ses poètes et ses romanciers à nos jugements prospectifs.
Pour citer cet article :
Alain Masson
Ancien élève de l’École Normale Supérieure, Alain Masson a été professeur de littérature française et de linguistique générale à l’Université de Moncton de 1968 à 1971. De retour en France, où il a été enseignant de lettres classiques au lycée Janson-de-Sailly, il n’a jamais cessé de s’intéresser à l’Acadie et particulièrement à sa littérature. Monsieur Masson est aussi un spécialiste du cinéma : membre du comité de rédaction de la revue Positif, il est l’auteur d’un livre sur la comédie musicale et d’essais sur Ozu, Mizoguchi, Hawks et Ophuls, ainsi que sur le geste à l’écran et la peinture au cinéma.

Raoul Boudreau
Raoul Boudreau est professeur émérite du département d’études françaises de l’Université de Moncton, où il a enseigné de 1975 à 2011. Commentateur assidu de la littérature acadienne contemporaine depuis les années 1970, il est l’auteur de nombreuses publications sur le sujet au Canada et à l’étranger. Il a reçu le prix Marguerite-Maillet en 2011 et est membre de l’Ordre des francophones d’Amérique.


