Lucie Hotte
Raoul Boudreau, critique émérite

Dossier : Écrire avec un accent

Quand j’ai entrepris mes recherches en littérature franco-ontarienne au milieu des années 1990, la critique littéraire, en Ontario français, n’abordait le corpus que par le biais de la question identitaire. Soit on l’encensait, comme René Dionne qui voyait dans la littérature un moyen de valoriser la francophonie ontarienne, soit on signalait son omniprésence, comme Fernand Dorais qui y voyait une forme de témoignage de la réalité des Franco-Ontariens, soit on le déplorait, comme Hédi Bouraoui, qui trouvait qu’on s’intéressait trop à la « souchitude » et pas assez à ce qu’il a appelé l’« orignalitude », soit aux écrivains néo-franco-ontariens. C’est dans ce contexte que François Ouellet et moi avons décidé, téméraires doctorants, d’organiser en 1996 un colloque contestataire sur le thème « la littérature franco-ontarienne : enjeux esthétiques » dont le but était de rejeter la critique particulariste. Je ne connaissais pas alors les travaux de Raoul Boudreau sur la littérature acadienne. C’est bien dommage, car j’y aurais trouvé un autre mode de lecture d’un corpus minoritaire. En effet, la posture critique de Raoul Boudreau est tout autre. Confronté à l’obligation tacite en contexte minoritaire pour les critiques de répondre aux attentes de la communauté, tout en respectant les exigences de la recherche savante, Raoul Boudreau a trouvé une façon de réconcilier ces injonctions divergentes, qui placent les critiques dans une position précaire. Sa trajectoire professionnelle explique, à mon avis, la posture critique qu’il a adoptée au fil des ans.

Raoul Boudreau : pour une critique moderne

Raoul Boudreau est un Acadien d’origine qui a fait ses études collégiales au Collège de Bathurst, un collège classique, avant d’obtenir une licence de l’Université Laval qu’il a complétée à Aix-en-Provence, où il fera aussi ses études de maîtrise. Il retourne à Québec pour le doctorat, qu’il mettra du temps à compléter parce qu’il obtient en 1975 un poste menant à la permanence à l’Université de Moncton. Il a alors 26 ans. Sa thèse sur Robbe-Grillet, intitulée « Un régicide d’Alain Robbe-Grillet : une analyse textuelle », est en soi révélatrice et déterminante. Elle dévoile l’intérêt du chercheur pour le Nouveau Roman ainsi que pour une littérature plus abstraite, formaliste et autoréflexive. Quiconque connaît l’œuvre de France Daigle sur laquelle Raoul Boudreau a beaucoup écrit voit d’entrée de jeu ce qui peut y attirer un spécialiste de Robbe-Grillet. Toutefois, Raoul Boudreau ne publiera que quatre articles sur l’auteur français au cours de sa carrière. Il explique cela candidement dans l’entrevue qu’il m’a accordée en octobre 2015 :

Donc j’ai fait une thèse sur Robbe-Grillet puis je pense que j’ai dû publier deux articles sur Robbe-Grillet. Ça n’avait pas tellement la cote en Acadie des années 70. Il n’y a personne qui s’intéressait beaucoup à ça. Et comme beaucoup de profs ont des spécialités dans différents domaines, quand on arrive à l’Université de Moncton on s’intéresse beaucoup à la littérature qui se fait près de nous. Et donc c’est ce que j’ai fait. Et toutes mes publications ensuite ont été sur la littérature acadienne.1Raoul Boudreau, entrevue accordée à Lucie Hotte dans le cadre du projet « Les réseaux littéraires franco-canadiens : 1970-2010 », 2015.

Certes, le fait d’être en Acadie incite le chercheur à s’intéresser à la littérature locale, qui est enseignée dans son département et prisée des étudiants et étudiantes, mais cela ne lui impose pas d’obligations quant aux choix d’œuvres sur lesquelles travailler. La liste des publications de Raoul Boudreau montre qu’il a très peu publié sur Antonine Maillet, alors que France Daigle et Herménégilde Chiasson, tout comme la poésie acadienne, y occupent une place importante. C’est toutefois France Daigle qui, dans les écrits de Boudreau, remporte la palme avec six articles ou chapitres de livres, deux notices biographiques, deux comptes rendus consacrés à son œuvre. Boudreau a aussi présenté huit communications ou conférences sur Daigle, dont certaines n’ont pas été publiées, en plus de dédier deux chroniques radiophoniques à l’écrivaine acadienne. S’ajoutent à ces textes ceux qui portent sur plus d’un écrivain, dont France Daigle, comme son analyse de la paratopie et la scène d’énonciation dans la littérature acadienne contemporaine2« Paratopie et scène d’énonciation dans la littérature acadienne contemporaine », (Se) Raconter des histoires. Histoire et histoires dans les littératures francophones du Canada, Lucie Hotte (dir.), Sudbury, Éditions Prise de parole, 2010, p. 233-248..

Bien que la littérature acadienne soit rapidement devenue son corpus de prédilection, le cadre théorique de Raoul Boudreau reste surtout français et formaliste. En entrevue, il me confiait que ses études en France avaient

peut-être un peu trop limité l’horizon des références, parce qu’à un moment donné on reste trop attaché aux seules références françaises alors que même dans le domaine de la littérature de langue française, il y a des choses – maintenant on le sait, c’est assez évident – qui viennent de divers horizons, des États-Unis entre autres, avec toute la problématique de la théorie sur les littératures postcoloniales, etc. Mais disons pendant un certain temps j’ai été très, très attaché et peut-être limité aux théoriciens français, qui étaient quand même à ce moment-là aussi qui avaient une réputation internationale extrêmement importante? Même aux États-Unis, il faut le dire.3Raoul Boudreau, entrevue accordée à Lucie Hotte, dans le cadre du projet « Les réseaux littéraires franco-canadiens : 1970-2010 », 2015.

De la théorie française, il gardera un goût marqué pour les questions formelles, notamment à cause de la rigueur d’analyse que cette approche critique impose au chercheur. Si au départ, selon lui, « c’était [le structuralisme] ou la mort4Raoul Boudreau, entrevue accordée à Lucie Hotte, dans le cadre du projet « Les réseaux littéraires franco-canadiens : 1970-2010 », 2015. », au fil de temps se sont ajoutées « d’autres dimensions que le structuralisme écartait un peu trop vite là. En d’autres mots, tout ce qui concerne les déterminismes sociaux, institutionnels, etc. » Parmi ces questions qui intéressent de plus en plus le critique, notons l’analyse des particularités linguistiques, un intérêt qui doit sans doute quelque chose aux recherches de son épouse, la renommée sociolinguiste Annette Boudreau. Les travaux de Raoul Boudreau sur l’œuvre de France Daigle montrent bien cette évolution dans ses préoccupations littéraires, mais aussi l’attention constante portée à la forme. La liste des théoriciens cités témoigne également de cette évolution, liste à laquelle il faut ajouter les travaux de Dominique Maingueneau. Ainsi, la critique telle que pratiquée par Boudreau se démarque clairement des préoccupations historiographiques et sociologiques qui orientaient celle de Marguerite Maillet, fidèle disciple de René Dionne, et d’Annette Saint-Pierre. Elle se distingue aussi de celle pratiquée par Fernand Dorais d’inspiration socio-psychanalytique. De fait, on voit poindre chez Boudreau un intérêt tout à fait moderne pour les questions esthétiques qui supplantent l’archéologie de la littérature et l’historiographie littéraire pratiquée jusqu’alors dans le but de prouver l’existence et l’ancienneté des corpus franco-canadiens. Boudreau lie pratiques scripturaires modernistes et réalisme, non pas pour faire l’apologie d’un texte qui mettrait en scène une réalité trop souvent passé sous silence, mais plutôt pour souligner l’originalité et la modernité de la démarche scripturale des écrivains qu’il étudie, dont Daigle : «  L’écriture ne vise pas à mimer le réel mais plutôt à jouer avec lui et la dernière astuce de ce roman [La vraie vie] tout en clin d’œil est d’intégrer au récit son propre commentaire, de fournir au lecteur les clés de son interprétation5R. Boudreau, « La traversée du désir », Ven’d’est, hiver 1993-1994, p. 55. ».

La lecture que Raoul Boudreau fait de l’œuvre de France Daigle établit des passerelles de plus en plus nombreuses – linguistique, stylistique, institutionnelle – entre l’œuvre et le milieu dont elle émane. Elle se fonde sur une réconciliation des approches particulariste et universaliste, aussi appelées identitaire et formaliste. Est-ce l’œuvre de Daigle qui permet cette lecture ou est-ce la posture de Raoul Boudreau, son positionnement dans le champ, sa conception de la littérature qui le mène à choisir cette approche de l’œuvre ? On le sait, les œuvres littéraires fondent des parcours de lecture comme je l’ai moi-même montré dans mon livre Lectures du roman, romans de la lecture, ou comme le signale lui-même le critique acadien dans plusieurs articles consacrés à l’œuvre de France Daigle. Toutefois, pour suivre ces parcours, le lecteur doit avoir le désir de maîtriser l’encyclopédie et les codes littéraires convoqués par le texte, mais pas toujours explicités, et ne pas tenter de faire entrer le texte dans un cadre interprétatif prédéterminé. Or la critique en contexte minoritaire a souvent bien du mal à se libérer d’une grille de lecture identitaire. La posture critique de Raoul Boudreau est, à mon avis, à cet effet exemplaire. J’aurais bien aimé l’avoir lu avant de commencer mes propres travaux, mais dans les années 1990, les échanges étaient peu nombreux entre les régions franco-canadiennes. Je me réjouis néanmoins d’avoir eu la chance de le découvrir, de l’entendre et de discuter avec lui au fil des années qui ont suivi, car il est pour moi le modèle exemplaire de ce que devrait être un critique œuvrant en milieu minoritaire.

Notes
  • 1
    Raoul Boudreau, entrevue accordée à Lucie Hotte dans le cadre du projet « Les réseaux littéraires franco-canadiens : 1970-2010 », 2015. ↩︎
  • 2
    « Paratopie et scène d’énonciation dans la littérature acadienne contemporaine », (Se) Raconter des histoires. Histoire et histoires dans les littératures francophones du Canada, Lucie Hotte (dir.), Sudbury, Éditions Prise de parole, 2010, p. 233-248. ↩︎
  • 3
    Raoul Boudreau, entrevue accordée à Lucie Hotte, dans le cadre du projet « Les réseaux littéraires franco-canadiens : 1970-2010 », 2015. ↩︎
  • 4
    Raoul Boudreau, entrevue accordée à Lucie Hotte, dans le cadre du projet « Les réseaux littéraires franco-canadiens : 1970-2010 », 2015. ↩︎
  • 5
    R. Boudreau, « La traversée du désir », Ven’d’est, hiver 1993-1994, p. 55. ↩︎
Pour citer cet article :
Hotte, Lucie. « Raoul Boudreau, critique émérite ». Discours/e : Catalogue numérique des littératures et cultures de l’Atlantique, 14/09/2026. https://discours-e.ca/2026/09/14/raoul-boudreau-critique-emerite/, consulté le 15/09/2026.

Lucie Hotte

Lucie Hotte est une chercheure spécialiste des littératures francophones en contexte minoritaire, en particulier la littérature franco-ontarienne. Professeure émérite à l’Université d’Ottawa, elle a joué un rôle important dans le développement des études sur les cultures francophones du Canada. Ses travaux portent notamment sur les théories de la lecture, les dynamiques identitaires, les enjeux de reconnaissance et les conditions de production des œuvres en milieu minoritaire. Très active dans le milieu de la recherche, elle a été directrice du Laboratoire de recherche sur les cultures et les littératures francophones du Canada et du Centre de recherche en civilisation canadienne-française (CRCCF). Récipiendaire du premier Prix d’excellence en recherche sur la francophonie, madame Hotte est membre de la Société royale du Canada.

Lucie Hotte

Raoul Boudreau

Raoul Boudreau est professeur émérite du département d’études françaises de l’Université de Moncton, où il a enseigné de 1975 à 2011. Commentateur assidu de la littérature acadienne contemporaine depuis les années 1970, il est l’auteur de nombreuses publications sur le sujet au Canada et à l’étranger. Il a reçu le prix Marguerite-Maillet en 2011 et est membre de l’Ordre des francophones d’Amérique.

Raoul Boudreau
Crédit photo : Herménégilde Chiasson
Éditions Prise de parole