Sébastien Lord-Émard
Ses pronoms sont « feu » et « flamme »

Par Sébastien Lord-Émard, correspondant Frye

Œuvre visitée : Combustion libre d’Alex Viens

Le cinéma permet moins facilement ce que l’écriture peut : ne pas genrer des personnages. Et encore, on sait comment la langue française est intrinsèquement réfractaire à l’exercice, ce que les anglophones qui apprennent le français… apprennent à leurs dépens. Mégenrer « une » table, ce n’est pas banal. Écrire tout un roman en laissant planer le doute sur le genre d’un personnage peut faire penser à l’exercice célèbre de Georges Perec dans La disparition : essayez voir d’écrire sans utiliser la lettre « e ». Autant crisser le feu aux pages… Et c’est (un peu) ce que fait Alex Viens dans Combustion libre. Un peu beaucoup, à travers son personnage de Léo, figure ambiguë et troublante, aux impulsions pas toujours très équilibrées. Mais aussi par sa plume passionnée et passionnante, d’une simplicité apparente qui recèle des trésors poétiques ravissants.

Gabrielle Destroismaisons chantait, il y a un quart de siècle : « Attention, le feu / C’est chaud, c’est dangereux / Ce soir, je veux faire avec toi / L’et cetera / Baby, quand tu danses / Les choses que je pense / Frôlent l’indécence / Toi et moi, et cetera ». Les gens de lettres ont pu mépriser ce grand succès populaire, cet hymne générationnel, jusqu’à ce qu’il soit repris superbement par Safia Nolin (sérieux, juste wow). Oui, il faut faire attention, chère/cher/cherx lecteurice : le feu c’est chaud, c’est dangereux. Feu, feu, joli feu… Mais on dit aussi « feu » quelqu’un qui vient de décéder. Et c’est ce qui arrive assez tôt dans Combustion libre : « Lucie avait pas de notaire. Elle était mauvaise avec l’argent, et c’est moins compliqué de mourir avec un arbre généalogique en forme d’entonnoir » (p. 13). Feu Lucie.

Les problèmes n’ont pas commencé avec la mort de celle qu’on découvre être la mère de Léo. Mais disons que ça a précipité la chute dans le chaos pour un être dont la passion dévorante, voire destructrice, est une collection de Saintes Vierges (à l’Enfant, idéalement). Léo ne semble pas prêt·e, en toute, à vivre sans Lucie. On le suppute à son étrange rapport aux bijoux, aux vêtements, au bord du lit de sa (pas sainte) mère. Oui, parce que dans leur appartement commun il n’y a qu’un lit… Et un divan. La tension ne date pas d’hier mais l’écriture, cet acte de rébellion (j’allais dire : nécessairement de rébellion) aura des répercutions qu’on ne découvrira qu’à la toute fin du livre. Les malaises nous lèchent souvent les doigts, au fil des pages…

Les premières nuits sans Lucie ont été longues. On se couchait en cuillère quand y faisait frette, en étoiles décollées durant les grandes chaleurs. J’aimais son odeur de camphre, de revitalisant au jasmin, le parfum salé de ses plis de cou. Elle avait son bord de lit, j’avais le mien, deux creux immuables dans le matelas acheté avec l’héritage de grand-maman. (p. 31)

Mais cette histoire de deuil est aussi une puissante histoire d’amour. D’amour ? Disons : de flamme (comme on dit : « déclarer sa flamme »). Entre Léo et Siam brûle un désir enflammé, attisé par les différences qu’on découvre entre eux, eux qu’une soirée de karaoké place sur le chemin l’un·e de l’autre. En passant, si moi, j’utilise la marque ô combien détestée par les gens de droite qu’est le point médian, n’allez pas croire que Viens nous l’impose tout du long du livre : iel est beaucoup plus… subtil·e, et d’une maîtrise admirable des procédés littéraires pour laisser planer le doute, tout en nous entraînant avec effarement dans les pulsions autodestructrices de Léo. Je voulais juste le mentionner en passant. C’est quelque chose que j’ai remarqué et je crois que c’est un choix, même si je n’ai pas demandé à Viens.

Ça fait du bien de lire des histoires queer. Alex Viens dédit son roman à Gabriel Cholette, un auteur québécois que j’aime aussi beaucoup et qui a signé entre autres Le straight park, paru en 2024 aux éditions Triptyque, qui m’a rappelé ma propre fascination inavouée pour les skaters. J’en parle parce que Combustion libre n’est pas publié dans la collection « Queer » de Triptyque, où il aurait été à sa place, mais à la magnifique enseigne du Cheval d’août, une maison d’édition que je ne saurais assez vous conseiller. C’est le genre de maison qui est apparue, un moment donné, et qui a immédiatement occupé une place absolument nécessaire dans la République des lettres (ou ce qu’on appelle plus prosaïquement : « l’industrie du livre »). Aviez-vous lu l’épatant Chercher Sam, de Sophie Bienvenu ? Hey bien c’était au Cheval d’août, en 2014. Hommage à Geneviève Thibault et Aimée Verret, éditrices admirables.

On ne saurait terminer une recension d’un tel livre sans faire appel à l’image du phénix. Ce qui brûle peut renaître. Les cendres (de Lucie, des mots) deviennent un engrais fabuleux pour recommencer (sa vie, son récit). Étrangement, de tout ce qui peut brûler, il y a des choses qui semblent paradoxalement repousser les flammes : combien d’histoires de statues de Sainte Vierge en bois épargnées par le brasier d’une église, miracle plus crédible que l’apparition d’un visage christique sur une toast. Les apparences sont trompeuses… Et les croyances, fortement ancrées, malgré le « désenchantement du monde », malgré la laïcisation (superficielle) de nos sociétés occidentales.

Les symboles chrétiens pullulent dans l’imaginaire collectif des plus « athées » des Nord-Américain·e·s que sont les Québécois·e·s, ce que d’aucuns appellent avec raison la « catho-laïcité ». Combustion libre nous offre une plongée honnête dans cet imaginaire, dans ce retour du refoulé, pourrait-on dire, d’une société qui laisse toute la place aux saint·e·s et aux crucifix sur la place publique pour des raisons soi-disant « patrimoniales »… mais qui ne saurait admettre les prières de rue, les hidjabs et, pourquoi pas pendant qu’on y est, le pronom « iel » et les points médians, signes honnis d’un « islamo-gauchisme » fantasmé par des complotistes au pouvoir. Mais Alex Viens ne va pas dans cette direction-là, n’inquiétez-vous pas, c’est juste moi qui « badgeule »… Lisez Combustion libre. Un roman brûlant, émouvant et magnifiquement écrit.

Sébastien Lord-Émard
Moncton (NB), 24 mars 2026

To Cite This Article:
Lord-Émard, Sébastien. « Ses pronoms sont « feu » et « flamme » ». Discours/e: Digital Catalogue for Atlantic Literatures and Cultures, 05/04/2026. https://discours-e.ca/en/2026/04/05/ses-pronoms-sont-feu-et-flamme/, consulté le 29/07/2026.
Alex Viens sera au Festival Frye !

Alex Viens

Originaire de Montréal, Alex Viens est auteur·e, journaliste et titulaire d’un baccalauréat en cinéma à l’Université de Montréal. Iel travaille actuellement à l’adaptation cinématographique de son premier roman, « Les pénitences » (2022), avec Emmanuelle Gilbert et Rafaël Ouellet. On peut l’entendre sur les ondes d’ICI Première à Tout peut arriver, animée par Marie-Louise Arsenault. En 2025 est paru son deuxième livre, Combustion libre, finaliste du Prix littéraire des collégien·ne·s 2026.
Alex Viens
Crédit photo : Annie France Noël

Sébastien Lord-Émard

Sébastien Lord-Émard is an Acadian queer activist and writer. He/she resides in the unceded territory of Mi'kma'ki, where the Epetkutogoyek (Petitcodiac) River forms a bend at Panacadie Brook. Sébastien Lord-Émard has published poetry, essays on Acadian visual arts and an “Égoportrait du poète en burnout” in the collective En cas d’incendie, prière de ne pas sauver ce livre (Éditions Prise de parole, Sudbury, 2021). After seven years as project manager at Éditions Bouton d'or Acadie and three years as director of development at the Société de l'Acadie du Nouveau-Brunswick, Sébastien Lord-Émard becomes coordinator of the Revue acadienne de création littéraire Ancrages in the summer of 2024.

Sébastien Lord-Émard
Crédit photo : Sébastien Lord-Émard
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