
Par Sarah Grenier-Millette, correspondante Frye
Œuvre citée : Du ventre des montagnes by Fanie Demeule (Québec Amérique, 2025)
Au cœur de la noirceur la plus entière, je commence à m’adresser à toi, Aino. De toute ma voix. Je remonte le fil rompu de notre histoire, depuis ta naissance à Ursa jusqu’à mon attente ici, dans le ventre de la montagne. Et je la récite au présent pour l’inscrire dans l’éternité, et je continuerai de la raconter ainsi jusqu’à ce qu’elle grave la pierre pour que je ne t’oublie jamais. Ma parole comme dernier havre devant ton anéantissement. (324)
Récit fantastique, à la fois sombre et lumineux, Du ventre des montagnes de Fanie Demeule est une magnifique histoire d’amour, de sororité, de deuil et de maternité.
C’est l’histoire de Aina qui, à la mort soudaine de sa sœur Aino, décide de porter son crâne jusqu’au sommet de la plus haute montagne afin la ressusciter. Selon la croyance, les neiges éternelles du sommet de l’Eien peuvent ramener à la vie les défunt·es dont les crânes nettoyés sont offerts au vent cinglant et à la blancheur aveuglante de l’hiver sans fin.
Chaque phrase de ce roman se lit à voix haute comme une incantation.
D’un matin aveugle à l’autre, l’arme au poing, je pénètre le corps du monde, le pouls subtil de la vie. J’écoute. Me laisse guider par les murmures d’écorce, les voix mortes des ramilles. (235)
Il y a quelque chose d’hypnotisant et d’envoûtant dans cette écriture. La parole y est centrale, les forces de la nature également, conjointes en une forme de rituel : tout au long du roman, Aina s’adresse à Aino disparue, mais dont elle porte le crâne en elle comme son enfant à venir. Elle scande sa mémoire de manière à l’inscrire à même le parcours qui la mènera au sommet de l’Eien, puis au plus profond du ventre de la montagne.
Le sublime et l’abject sont ici deux sœurs fusionnelles. Comme dans tous les romans de Fanie Demeule, le corps est montré dans toutes ses fonctions et dans tous ses états. Il est découpé, cousu, dévoré. Il est malade, exténué, exalté, dépassé. Certaines scènes sont violemment répugnantes et pourtant si fascinantes, si charnelles et si sensuelles, qu’on ne peut qu’être frappé·es par la beauté et la poésie (macabre) de ces scènes.
Ce que je trouve incroyable de ce roman, c’est que cet univers fantastique est surtout fabriqué à partir des mots choisis et des croyances portées par ces personnages qui racontent et qui nous sont racontés.
Mummo Edda raconte des histoires. Toutes sortes d’histoires. […] D’Ursa à Lair, sa parole voyage, ses récits enflent, se métamorphosent d’une bouche à l’autre, deviennent légendes. Quand certains osent insinuer qu’elle exagère, Edda s’empourpre, crache sa chique de chaga, ses pupilles durcissent sous sa crinière neigeuse qu’elle rejette vers l’arrière, fière.
— Qu’on me transforme en corbeau si on me trouve à mentir.
Je crois la moindre de ses paroles.
Elle conte, sa gorge émet le vrombissement de l’abeille, une danse folle anime ses mains. Toujours à la fin de ses récits, elle ploie son kotelan et pince ses cordes jusqu’aux heures les plus sombres. Les sonorités argentées remontent les âges, reviennent à l’histoire première, celle de la naissance d’Eien. (15)
Il y a vraiment une magie qui s’opère à la lecture de ce roman que j’ai lu avec émerveillement. C’est un conte adressé aux adultes, un conte qui parle de deuil, d’amour, de sororité, de famille, de croyance, de maternité, de combativité, d’acharnement.
Sous mes mains le visage du mont se transforme, de menton oblique il s’érige en nez à la verticalité glissante. Mes pieds dérapent, mes ongles agrippent la glace, la décapent. C’est un combat singulier entre Eien et moi. Je laboure sa peau autant que j’y rifle la mienne. (292)
Sur le quatrième de couverture, on peut lire que Du ventre des montagnes est le sixième roman de Fanie Demeule. « Il l’habite depuis vingt ans », est-il écrit. Et c’est exactement le sentiment qu’on a en lisant ce livre. C’est un roman qui a pris racine dans l’imaginaire de l’autrice adolescente et qui a grandi avec elle pour devenir ce conte fantastique envoûtant qui répond à tellement de peurs et de doutes de la vie adulte.
C’est de loin le livre qui m’a le plus bouleversée dans mes lectures récentes, mais c’est également lui qui m’a apporté le plus de réconfort. Je l’ai même serré très fort contre moi quand je l’ai terminé, émue.
Fanie Demeule est l’autrice de six romans, d’un livre illustré, d’un recueil de nouvelles, d’un court métrage et d’une série télévisée. En 2022, elle a remporté le prix Jacques-Brossard de la science-fiction et du fantastique ainsi que le prix des Horizons imaginaires.
To Cite This Article:
Fanie Demeule sera au Festival Frye !
- FRYE Cabaret — 25 avril à 19 h 30
- Celles qu’on porte — 27 avril à 19 h 45
Sarah Grenier-Millette
Digital Programming Manager, Frye Festival
Née à Montréal, Sarah Grenier-Millette est titulaire d’une maîtrise en études littéraires de l’Université du Québec à Montréal et d’une certification en gestion d’information numérique de l’Université de Montréal.
Spécialisée dans le déploiement de plateformes numériques dédiées à la recherche et à la valorisation d’archives multimédia, elle s’est jointe à l’équipe du Festival Frye en tant que responsable de la programmation numérique en septembre 2024.
She developed Discours/e : Catalogue numérique des littératures et cultures de l’Atlantique and continues to implement new features.
Since 2025, she also works as a project manager for Les Raisonnantes.

Fanie Demeule


