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Par Sébastien Lord-Émard, Correspondant Frye
« – Je pensais que j’étais libre d’écrire ce que je voulais? C’est drôle, comment la liberté ne ressemble jamais à l’idée qu’on s’en fait. » (Catherine Leroux, Peuple de verre, p.138)
Il y a des livres qu’on craint de lire. C’est souvent lié à un traumatisme quelconque. Comme une peur sourde qui nous retient la main devant le bouquin, pour un instant du moins. Le sujet du livre flotte comme un de ces mini-drapeaux rouges qu’on utilise avec nos ami.e.s, en parlant de leurs fréquentations. Prudence, mon cœur. Mais dans la plupart des cas, cette crainte n’est pas justifiée. Parce que la littérature a ce pouvoir incroyable de nous permettre d’affronter nos peurs. Bien sûr, la catharsis. Bien sûr, la distanciation. Or, il y a plus : comme une présence amie qui nous prend par la main tout du long. Soi-même comme un.e autre. Le.la lecteur.ice et son double.
Dans mon cas, l’anxiété provenait d’une expérience récente avec la crise de l’itinérance en cours à Moncton comme partout. Une escalade d’intrusions et de campements, exacerbée par la présence de seringues, de déjections et autres débris chez moi, sur fond sonore de cris et de sirènes à toute heure du jour et de la nuit, culminant avec mon hospitalisation… suivie de six semaines d’itinérance (bien que ce fut chez des amis), avant de trouver un nouvel endroit où vivre. Quelque chose comme un cauchemar, donc. Mon cœur sombrait à l’idée de replonger dans les affres de mes traumas. Mais c’était sans compter mon double, qui me tint par la main tout le long de la lecture de ce roman d’anticipation sublime.
Dans Peuple de verre, Catherine Leroux nous entraîne à la suite d’une journaliste sur les traces d’une crise du logement qui aurait soudainement dérapée dans un futur proche, voire dans un présent parallèle. Rien dans ce livre n’est vrai, et pourtant oui, tout l’est. Ou l’inverse. À quelques décisions politiques près. Dont on ne sait si elles sont prémonitoires ou déjà en branle, secrètement… Et aussi à quelques manipulations médiatiques près (qui l’eut cru). C’est dire si la ligne est mince entre ce roman et le réel. En prenant, bien sûr, quelques libertés avec la notion de vérité; comme son personnage de Sidonie lui-même (narratrice compromise). Tout le livre se dédouble ainsi, juxtaposant une réflexion subtile sur le vrai et le faux avec la crise de l’itinérance.
Sidonie se débat avec la notion de vérité comme elle se démène aussi avec les règlements de la HAPPI, cette Habitation pour personne inlogée inspirée des « workhouses » britanniques (dixit Leroux, en entrevue). « Inlogée » : c’est ainsi que l’on désigne les personnes en situation d’itinérance dans le roman, terme qu’on devine aisément créé par quelque fonctionnaire kafkaïen comme pudique euphémisme administratif. Sidonie ne se laisse pas faire, que ce soit au travail, dans sa vie conjugale ou dans sa relation aux autorités. À la fois témoin privilégiée et actrice de premier plan, victime et bourreau, elle est complexe, pour ne pas dire compliquée. Agaçante, touchante, frustrante et attachante. Bien que ce soit de son point de vue que l’histoire évolue, on sent bien qu’il n’est pas unidimensionnel. Et c’est aussi déconcertant que magnifique.
Ce roman peut se lire pour ce qu’il est : une fiction bien menée. Mais il appelle aussi à une lecture plus philosophique. En ce sens, j’ai eu des réminiscences d’autres romans qui se lisent au second degré, qui se retournent sur eux-mêmes pour réfléchir à l’acte d’écrire, comme Jacques le fataliste et son Maître, de Diderot (bien que totalement différent dans la forme et dans le fond). Un roman intelligent, à défaut d’être tout à fait « fiable » en termes de vérité… On peut aussi, évidemment, penser à l’œuvre de Michel Foucault sur la question de l’enfermement, pour le dire sans ambages. Ce dernier est un philosophe-historien français célèbre pour ses œuvres post-structuralistes (pour résumer), dont Histoire de la folie à l’âge classique et Surveiller et punir, où il démontre que l’Occident a vécu un point tournant durant les premiers siècles de l’époque moderne (qui suit le Moyen âge), alors que le pouvoir décide d’enfermer un certain nombre d’individus jugés socialement indésirables.
C’est ainsi que les « fous » (et toute une panoplie de déclinaison d’êtres antisociaux) se virent privés de liberté pour le « bien » de la société. Idem pour les criminel.le.s : la naissance des prisons modernes coïncide avec la création des asiles « d’aliéné.e.s », des écoles publiques obligatoires et des manufactures de la seconde révolution industrielle… lieux où la liberté est tout sauf une valeur cardinale. D’aucuns trouvent tout à fait naturel, de nos jours, que l’on enferme des gens dans des cages (comme les migrant.e.s aux États-Unis, vision dantesque), mais il faut savoir que ce n’était pas le cas durant les précédentes périodes de l’histoire humaine. Pas de façon systématique. Sur quel critère juge-t-on que tel ou tel individu ne mérite plus la liberté? Et la liberté n’est-elle devenue qu’un slogan de la droite conservatrice?
Catherine Leroux nous plonge au cœur de ces questions avec son roman. Car il y a un paradoxe avec les « inlogés » : celui d’être « logés » de force dans des HAPPI qui ont tout d’une prison… ou d’un asile psychiatrique. Son personnage principal vivra de l’intérieur, intimement, la folie d’un système aliénant mis en place pour régler un problème… en en créant un autre. Leroux n’épargne ni ses personnages ni son lectorat, et j’ai envie de dire « tant mieux » ! On plonge littéralement dans l’horreur pour mieux s’en faire une idée, s’y colleter et y réagir. Mais comme la notion de vérité semble floue au fur et à mesure que les pages défilent, il ne faut surtout pas oublier de tenir la main de notre propre double, afin de ne pas se perdre dans le dédale des implications sans réponse, au risque d’y perdre la raison.
Work mentioned : Leroux, Catherine. Peuple de verre. Alto, 2024. (see on Librairie acadienne)
Cite this article: Lord-Émard, Sébastien. « Liberté grande ». Discours/e: Digital Catalogue for Atlantic Literatures and Cultures, 20/03/2025. <https://discours-e.ca/2025/03/20/liberte-grande-2/>.
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To cite this article:
Catherine Leroux
Catherine Leroux is a Montreal novelist, screenwriter, translator and publisher. The author of five books, she has been a finalist and winner of several literary prizes, including the Prix France-Québec for Le mur mitoyen and the Prix Jacques-Brossard for L’avenir, which also won the Canada Reads competition in its English version. Her latest novel, Peuple de verre, is a work of anticipation focusing on the housing crisis.

Sébastien Lord-Émard
Sébastien Lord-Émard is an Acadian queer activist and writer. He/she resides in the unceded territory of Mi’kma’ki, where the Epetkutogoyek (Petitcodiac) River forms a bend at Panacadie Brook. Sébastien Lord-Émard has published poetry, essays on Acadian visual arts and an “Égoportrait du poète en burnout” in the collective En cas d’incendie, prière de ne pas sauver ce livre (Éditions Prise de parole, Sudbury, 2021). After seven years as project manager at Éditions Bouton d’or Acadie and three years as director of development at the Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick, Sébastien Lord-Émard becomes coordinator of the Revue acadienne de création littéraire Ancrages in the summer of 2024.


