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Par Christophe Collard, correspondant Frye
Œuvre en dialogue : Indemne—Où va Moby-Dick ? de Myriam Watthee-Delmotte (Actes Sud, 2025)
Lorsqu’au début du chapitre 7 on rencontre l’épigraphe « Va mon livre, où le hasard te mène » emprunté à Paul Verlaine, on a depuis longtemps compris que ce premier roman de Myriam Watthee-Delmotte est une ode au livre trouvé, ainsi qu’au pouvoir transformatif de la littérature. Bien sûr l’autrice n’est pas novice en la matière, car le qualificatif « premier roman » reflète mal la carrière exemplaire qui le précède : directrice du Fonds national de recherche scientifique belge, professeure émérite de littérature française à l’Université catholique de Louvain, membre titulaire de l’Académie royale de Belgique, et docteure honoris causa de l’Université de Lorraine—une vie dédiée aux livres, en somme. Mais peut-on alors être surpris que son premier essai à la fiction soit en effet, comme le dit très bien Aude Bonord, un « essai-fiction sur l’agir de la littérature ?1Bonord, Aude. « Répondre au désastre avec Moby-Dick ». Acta fabula 26.10 (2025). https://www.fabula.org/revue/document20227.php – consulté le 4 mars 2026. » Poser la question c’est y répondre.
On peut aimer les livres, la littérature, et tout ce que la lecture peut réveiller en nous. Mais on peut aussi, comme le démontre Myriam Watthee-Delmotte de main de maître, comprendre, puis faire comprendre ce dont la littérature est capable. Outre un roman, ou encore un « roman-essai », Indemne—Où va Moby-Dick ? constitue un smörgåsbord de genres offrant au lecteur de goûter tour à tour à la biographie, le récit historique, l’analyse artistique, l’adaptation, la critique ou encore (surtout !) le psycho-récit. C’est un véritable voyage à travers l’univers du livre qu’Indemne nous propose, mais ce n’est certainement pas le seul.
Double
Fait à première vue anecdotique, ce roman s’est vu décerner le Prix Malherbes en septembre 2025. Pour la petite histoire, Monsieur de Malherbes était, jadis, connu comme « l’éditeur du roi » et, à ce titre, a contribué à la publication de l’Encyclopédie en contournant la censure royale. Après la Révolution française il a défendu Louis XVI lors de son procès, ce qu’il paya de sa vie. Aujourd’hui le Prix Malherbes est décerné aux œuvres qui célèbrent le livre et sa transmission—ce qui n’est plus du tout anecdotique, mais bel et bien légitime puisqu’il s’agit ici du motif structurant du roman : un exemplaire de la première édition de Moby-Dick quitte le domicile de son auteur, Herman Melville, et part en voyage, allant de mains en mains depuis 1851 jusqu’à nos jours.
Porté par un narrateur qu’on croirait omniscient dans la personne d’Ishmaël, seul rescapé du naufrage du Pequod dans le livre de Melville, le récit de Watthee-Delmotte place le personnage non hors mais dans le livre—c’est-à-dire : dans la copie matérielle. L’histoire d’Ishmaël-le-rescapé ne double plus celle célébrissime de la baleine blanche poursuivie à travers toutes les mers du monde par la folie du capitaine Ahab, mais nous raconte comment ce premier tirage « vit » sa vie de livre, incarnée par Ishmaël-le-narrateur, de propriétaire en propriétaire, d’époque en époque, et d’un bout de l’Atlantique à l’autre. Sans vouloir vous dévoiler la fin, Ishmaël-le-double finit, une fois de plus, indemne : non pas « intact », comme le souligne l’autrice, mais toujours parmi nous—avec toutes les séquelles et enseignements du survivant. La nuance spirituelle est de taille.
Voyage
Si l’on s’en tient au sous-titre du roman, Où va Moby-Dick ?, notre livre-héros voyage entre les mains et dans les vies de ses passeurs successifs, tant inconnus que célèbres. L’objet-livre est tantôt perdu, retrouvé, protégé, illustré, volé, interprété, traduit… tandis que ces péripéties finissent par dresser non seulement le portrait des personnages dans leur époque, mais aussi de la place que prend la littérature dans un monde en perpétuelle pérégrination. Sauf que le simple concept de « transmission » ne semble suffire à l’autrice. Puisque Myriam Watthee-Delmotte ne manque aucune occasion pour rappeler au lecteur la matérialité du livre, elle ajoute l’élément de « proximité » afin que « transmission » devienne « transformation » à travers le rayonnage des bibliothèques où il se voit successivement rangé et les autres livres qu’il y rencontre et qui l’inspirent à son tour : allant d’Alice au pays des merveilles à Peter Pan, et de l’Ulysse de Homère à l’Ulysse de son propre traducteur, Jean Giono, ‘notre’ Moby-Dick voyage de New York via Saint-Petersbourg et la France entière jusqu’en Belgique et, comme tout voyageur qui se respecte, en finit profondément transformé.
Ishmaël-le-marin en est sorti indemne—vivant, mais transformé, tout comme Ishmaël-le-bouquin finit par survivre, avec toutes les annotations, petites déchirures, ou autres objets trouvés qu’un voyage de presque deux siècles implique. Celles et ceux qui aiment la littérature peuvent y lire une multitude de métaphores. Je me limiterai à souligner le mécanisme évoqué par ce « roman-amphibie2Bergen, Véronique. « La littérature ou l’infini de la baleine blanche ». Le Carnet et les instants 22 mai 2025. https://le-carnet-et-les-instants.net/2025/09/01/watthee-delmotte-la-litterature-une-reponse-au-desasre/ – consulté le 4 mars 2026. » qui est aussi une lettre d’amour au plaisir de lire : parce que la littérature vit, elle agit.
Pouvoir
On dit souvent que la littérature se distingue de la ‘simple’ lecture en reliant l’intime à l’universel. À que cela ne tienne, Indemne nous invite à réfléchir à travers dix-sept tranches de vie sur le pouvoir du livre, et son instrument de choix pour y parvenir est la citation. Bien sûr, les chapitres (qui portent tous le nom d’un personnage) nous donnent un accès direct aux pensées des protagonistes via la psycho-narration, mais c’est surtout la délicatesse avec laquelle Myriam Watthee-Delmotte relie références inter-textuelles et réflexions extra-romanesques qui nous invite à voyager plus loin encore que l’histoire qu’elle raconte.
Déjà en épigraphe du chapitre 3 (‘Nancy’) on retrouve le philosophe stoïcien Sénèque avec une exhortation à l’action : « Ce n’est pas parce que les choses sont inaccessibles que l’on n’ose pas, c’est parce que l’on n’ose pas qu’elles sont inaccessibles ». Comme si Ahab n’allait pas assez loin dans sa poursuite de la baleine blanche, l’autrice suggère sèchement que les seules véritables limites sont celles que l’on s’impose à soi-même. La richesse documentaire du récit y est pour en témoigner, et de nous le rappeler—sans relâche, comme au début du chapitre 10 (‘François’) avec une épigraphe empruntée à Lamartine : « Le réel est étroit, le possible est immense ».
Esprit
Pourtant une littéraire aussi chevronnée telle que Myriam Watthee-Delmotte n’a pas besoin des mots des autres pour stimuler la pensée critique. Ses propres prises de position se tissent dans l’ensemble de manière si organique que quelquefois on cherche en vain la référence pour la phrase qui pique : « Je me dis que l’autographe des vedettes a pris le relais des reliques des saints d’autrefois. Le sacré est toujours là, il porte toujours les rêves de l’humanité, mais il s’est furieusement vulgarisé ».
En effet, le sacré est toujours là, et Indemne le démontre de par son trope principal, le livre : « il ne faut pas mépriser les objets, car selon l’usage qu’on en fait ils peuvent être un ascenseur vers la béatitude ». Tâcher de trouver la transcendance dans les choses les plus humbles, ou encore dans des personnages passagers, à première vue sans histoire. Passé de mains en mains, un humble objet comme un livre initialement ignoré par la critique littéraire peut donner lieu à « une forme de filiation spirituelle ». L’indemne, après tout, c’est celui qui a échappé à la damnation.
Notes
- 1Bonord, Aude. « Répondre au désastre avec Moby-Dick ». Acta fabula 26.10 (2025). https://www.fabula.org/revue/document20227.php – consulté le 4 mars 2026.
- 2Bergen, Véronique. « La littérature ou l’infini de la baleine blanche ». Le Carnet et les instants 22 mai 2025. https://le-carnet-et-les-instants.net/2025/09/01/watthee-delmotte-la-litterature-une-reponse-au-desasre/ – consulté le 4 mars 2026.
To cite this article:
Myriam Watthee-Delmotte sera au Festival Frye !
- Tenir tête au malheur par la littérature (Conférence Maillet-Frye) — 28 avril à 17 h 30
- L’heure du thé — 26 avril à 14 h
Christophe Collard
Christophe Collard holds a doctorate in language and literature (Brussels, 2009) and has taught at universities and colleges in Belgium, Spain, China and the Philippines, as well as holding research fellowships in the USA and his second home, Canada.
Author of numerous journal articles, he has also written a monograph entitled Artist on the Make: David Mamet’s Work Across Media and Genres (2012), which was shortlisted for the 2014 biannual prize of the European Society for the Study of English.
Currently a professor at the Université de Moncton, he combines his academic activities with writing and translation work for the agance Prokopê, which he founded in 2019.

Myriam Watthee-Delmotte




