Dyane Léger · Raph Dely
Gérald et moi, moi pis Gérald

This work is only available in French.

Collection: Au rendez-vous des vivant·es (2025)

Text by Dyane Léger. Digital artwork by Raph Dely.

Gérald et moi, moi pis Gérald

Par Dyane Léger

Depuis des semaines déjà,
je pense à ce texte qu’on m’a invité à écrire
pour laisser une balise de plus
aux portes de l’Extrême Frontière.

Depuis deux lunes, je nage dans l’encre pour aboutir toutes les nuits
naufragée sur la côte des souvenirs qui me lient encore à Gérald.
Aujourd’hui, fini la procrastination, je le ponds ce dämn de texte.

Installée dans la bäckyard, entre ciel et terre, dans le hamac,
observant la pygargue qui plane en dessous des nuées,
les colibris qui vont et viennent au-dessus du bégonia,
j’invite la Muse à venir se poser.

Ma première pensée…
Gérald et moi, moi pis Gérald,
nous sommes, on est… deux mondes parallèles
ou comme qu’y disent par icitte,
two ships passing in the night.

Je souris. Apparaît à l’horizon…
ce jour de printemps encore habillé de sa robe de pluie si frette
qu’au châssis, rien qu’en regardant les cordes tomber, les rideaux tremblaient.
Un jour si laid et si marabout que même le träin-qui-suble-pas chialait.
En ce jour au mitan de la semaine-des-quatre-jeudis,
je marchais su’ la rue St. Georges dans la slüsh
entre le Deluxe French Fries et la Cathédrale.
Je cherchais l’adresse du « bureau » où Gérald m’avait donné rendez-vous.

Les deux pieds gelés, la morve au nez, pas de kleenex dans mes poches,
j’avais peur d’être en retard. Me semble que Gérald m’avait dit au téléphone :
Y a pas de numéro pour marquer la place, mais quand t’arriveras
devant la bâtisse avec une picture-window qui donne su’ la rue, c’est là que c’est.
Comme s’il avait eu le feeling que j’avais pas compris, il avait enchaîné :
Y a yinque une bâtisse avec un châssis de même su’ la St. Georges
Tu ne peux pas la manquer. Passe vers trois heures, je vais t’espêrer.

Là-dessus, il avait raccroché.

De quoi on a ben pu parler après notre premier allô, comment ça va ?
Probablement du temps de chien qu’y faisait, de l’hiver qui finissait pus de finir,
de la vie qui, même embourbée jusqu’aux usses dans la slüsh, était belle pareille.
Gérald m’a certainement demandé d’ayousse que je d’venais,
à tchisse que j’étais la fille, pis si j’avais des frères.

Mes réponses étant courtes, sujet-verbe-complément,
il a sûrement repris le crachoir et beaucoup parlé avec ses mains,
avec ses yeux et surtout avec son rire qui venait du tchoeur.
Cet éclat de rire viscéral qui mordait quasiment aussi fort que sa poésie ;
cet éclat de rire poivré, paré à renvoyer aux d’jâbles-aux-verres
toutes les limaces gluantes de ce bas monde.

Pour aboutir au seul sujet qui valait la peine, Gérald a probablement pris la « scenic route »
en passant par Vancouver, Kouchibouguac, Parkton, Raymond Guy LeBlanc, Guy Arseneault,
Herménégilde Chiasson, France Daigle, Ulysse Landry, Rose Després, Régis Brun ;
il aurait pris son souffle à Montréal, à Bouctouche-by-the-sea, in di Big Apple,
et tout ça à bord du Big Yellow Taxi, en faisant des pit-stop à l’Évangéline,
au Joint, au Kacho et à une couple de bootleggeux along the wäy avant d’aboutir, sans avoir
perdu le beät, à sa destination de choix : la poésie.

Soyons francs, Gérald parlait, moi j’écoutais.
Faut dire que j’étais gênée et, let’s face it,
d’être devant celui qui écrivait les chansons pour 1755,
ça me fauchait kind of l’harbe sous les pieds.
Pour pas aouère l’air trop bête, je me disais :
Souviens-toi, cte gars-icitte vient de Bouctouche, pis regarde kousse qu’y fait,
regarde ayousse qu’i est rendu. Prends exemple su’ lui.

J’en étais à danser dans ma tête quand la Réalité m’a donné un coup de coude dans les côtes
pour me rappeler que j’étais là pour ramener chenous et serrer au fond de la tirette
ce goddämn de pilot de feuilles dactylographiées qui – rumor still has it – avait été retrouvé
dans la salle de bain des gars à Radio-Canada, et que Hérménégilde Chiasson avait eu la
gentillesse de confier à Gérald.

Ce qui s’appellera dorénavant « le manuscrit »  était su’ le coin de la table à Gérald.
J’avais juste à allonger le bras, à le happer pis courir !
Mais Gérald m’a dit : Je l’ai lu, ton manuscrit, et je l’ai photocopié. I hope tu mïndes pas.
J’ai eu envie de crier : Quoi ? Pour chisse que tu t’prends pour, toi ?
Mais je me suis fermée le bec et j’ai compté jusqu’à trois, quatre ou cinq fois,
puis j’ai pris mon mal en patience.
Finalement, Gérald m’a rendu la pile de papiers avec mon nom pis mon phone number
d’écrit dessus, et avec un sérieux que je lui connaissais pas encore, il a dit :
Si tu veux, on va travailler ensemble. On va faire un livre avec ça.

Notre histoire a také off là dans le ventre du « bureau » de 1755,
dans une tornade de mots du bas-de-la-traque,
un silence gêné du fond-de-Nor’tord-Dame-de-Kent
et des petits-rêves-de-grandeur que Gérald pis moi osions à peine dire tout fort
de peur de faire rire de nous autres ou pire…. de se retrouver dans un straight-jacket.

Le rêve de Gérald, il me semble, était de passer le bulldozer sur toutes les affaires
qui puaient le vieux, de bâtir son-Moncton-Mantra-à-lui su’ la lame rouge
qui remontait le Tidal-Bore and then… to sail away avec la marée perdante.
Mon rêve à moi, je le savais pas encore, c’était d’éclaircir, dans son élément le plus
rudimentaire, la vie-et-la-mort qui se tenait deboutte devant moi.

À ce moment-là, la graine de poésie qui allait faire parler nos silences germait déjà.
J’aime croire que dans l’écho du rire à Gérald et dans la résonnance de mon silence,
elle a pris un erre d’aller.

Ce quart d’heure a ramené une bouffée d’oxygène à la destinée, la rose au bois.
En sortant du « bureau » à Gérald, j’étais devenue la DitAnne-d’Yvon-Gallant
et comme la Notre-Dame-de-l’Assomption, je flottais au-dessus de la slüsh
pis de la marde de pigeons, or so I thought.

À ce jour, je crois que les Muses ont ländé en Acadie durant les années 1970-80.
Elles cherchaient sans doute des âmes fraîches prêtes à dévaler
les côtes de la Prée-d’en-haut et surtout willing de slïder en toboggan
de l’autre bord de la butte à cent vingt miles à l’heure, directement en enfer.
Périples nécessaires, je suppose, pour nous initier au « Fabuleux »
et donner de quoi à manger aux yeux qui avaient faim.

Comme plusieurs autres artistes, Gérald et moi, on a répondu à l’appel. Pauvres et 
abandonnés par les dieux et par Lucifer, on n’avait rien à perdre et tout à gagner.
Drïvés par la folie de la jeunesse, attirés par le feu sacré, on allait se « replanter »  tcheque’part.
Et c’est ainsi qu’en passant par l’écriture, en parlant des vraies affaires, et faudra le dire…
en mangeant notre part de bâtons de dynamite, phrase après phrase après phrase,
recueil après recueil après recueil, on a cheminé pour en arriver au main-tenant, c’est-à-dire à la main
tenant le livre.

Sur papier, les mots à Gerry et les miens peuvent sembler sortir de mondes complètement différents.
Mais dans le sang de nos mots, ils sont fidèles à nos amours, nos heärtbreaks,
nos châssis de tchuisine, nos crayons, nos machines-à-écrire, et surtout aux univers qu’on a créés,
chacun de son bord, chacun à sa manière, pour nous donner ce que les dieux et Lucifer
nous avaient refusé : une vie habitable.

Poème par poème, Gérald inventera son Moncton-Mantra.
Son Icitte deviendra son Ailleurs, sa vie, une performance-en-continue,
un happening-en-direct, un sit-in-permanent in front of zee typewriter.
He was driven by sex, cigarettes, drugs, booze, cold pizza and rock and roll,
pis des fois, une sandwich au baloney, un check du U. I .C .
Mais toujours, à la fin du poème, Gérald sème un autre round de jazz au last call du last call, celui plus bleu
que le blues rôdailleur qui arrive des bayous de la Louisiane.

Ma vie habitable à moi passera par l’écriture, les livres, les photos, la famille, les chiens,
les fleurs, le bêchage, par le mäke-up pis les souliers à talons hauts, et surtout par cette nécessité de liberté,
de tranquillité, de paix, d’un no-drama-zone, à ne pas confondre avec les Amazones, mais aussi par cette
obsession grandissante qui, contrairement à celle de Gérald, me fera fuir le monde-du-béton et l’énergie
déshumanisante de la ville.

La dernière fois que j’ai jazzé avec Gérald, il rêvait encore de marcher sur les trottoirs de toutes les
grand’villes pour découvrir plus grand que lui, et aussi, criait-il à qui voulait l’entendre, faire connaître
la poésie acadienne.

Tandis que moi, je rêvais juste d’apprendre à écrire comme du monde,
d’aller m’amuser dans l’eau avec les phoques de Cap-Lumière,
d’aller faire des anges dans la neige avec les loups et l’ours blanc à l’île Bylot,
ou plus simplement…
d’aller m’écarter dans la bouillée de bois, au fond de la bäckyard
cherchant le « spot sacré » où mieux écouter shïner la Voie Lactée,
toujours et encore plus loin des hommes
toujours et encore plus proche de là où…
les animaux et les bêtes sont libres
et le temps…
est un poème qui m’attend.

Gérald et moi, moi pis Gérald,
on est still à ce mot dit…
two ships passing in the night.
Sauf qu’on est et on restera
des compagnons de voyage
puisque les mots de nos poèmes
sont les ancres de nos bateaux.

Aujourd’hui, nos lignes sont amarrées l’une à l’autre 
par ce que Gérald définira comme…
le désir d’aimer, de vivre et d’écrire.
J’ajouterais qu’on est liés aussi
par ce désir d’être lus, d’être entendus,
d’être aimés… appréciés and truly loved…
juste pour chisse qu’on est.

C’est à la frontière de cette grande mouvance
entre sa-grande-ville-étourdissante à lui
et mon-grand-bois-animalesque à moi
que nos écritures se saluent…
fraternellement.

Ohé ! Ohé ! Capitaine.

To cite this article:
Léger, Dyane and Raph Dely. "Gérald et moi, moi pis Gérald". Discours/e: Digital Catalogue for Atlantic Literatures and Cultures, 19/09/2025. https://discours-e.ca/en/2025/09/19/gerald-et-moi-moi-pis-gerald-2/, viewed on 09/04/2026.

Dyane Léger

La nécessité de laisser des traces qui nous permettent d’habiter la liberté, d’habiller le temps présent de beauté, de joie, de compassion et surtout de garder les yeux rivés au merveilleux de l’ordinaire et de nager dans la poussière des étoiles avant le baisser du rideau, voilà ce que vivre-et-écrire veut dire pour Dyane Léger.

Poète, animal, sauvage, Dyane Léger, fait partie du paysage littéraire depuis 1980. Son premier recueil, Graines de fées inaugure Les Éditions Perce-Neige, et par hasard, elle devient la première « femme poète » publiée en Acadie, Depuis petitesse, Dyane Léger dit « Non à la littérature de façade. Elle fonce. Elle crie. Elle veut tout dire ou plutôt elle a dit ce que d’autres veulent cacher, ceci dans une prose aussi large que la mer, dans un art qui reflète sa personnalité. »

De son repaire, légué par ses ancêtres, Dyane Léger continue de bêcher les sillons du jardinage de l’alphabet, en essayant de ne pas trop nuire à la Nature, en souhaitant ne pas trop marcher sur les fourmis, et en espérant ne pas avoir à mettre en terre : chiens, oiseaux et rêves.

À date, elle a enfilé à son collier littéraire, huit « perles » d’eau de source souterraine : Graines de fées,  Sorcière de vent,  Visages de femmes, Les Anges en transit, Comme un boxeur dans une cathédrale, Le Dragon de la dernière heure, L’incendiaire et Mayday. Elle travaille présentement sur un nouveau récit poétique gravitant autour des langues, du quotidien et du deuil.

Résistance, audace, courage et liberté ont pour elle le même sens.

Dyane Léger
Photo credit : Mathieu Léger

Gérald Leblanc

Gérald Leblanc (1955–2005) was an Acadian poet born in Bouctouche, New Brunswick. A leading figure in contemporary Acadian literature, he was a prolific author who published numerous collections of poetry, novels, and critical texts. His writing (often shaped by urban life, popular culture, and a strong drive for identity-based emancipation) helped to modernize the Acadian poetic voice.

Based for many years in Moncton, he played an active role in the city’s cultural effervescence alongside other artists and writers, particularly through the publishing house Perce-Neige and the collective Les Éditions d’Acadie.

Gérald Leblanc
Photo credit : Herménégilde Chiasson

Raph Dely

Raph Dely (they/them) is a multidisciplinary artist whose practice ranges from experimental game design and immersive cinema to conceptual art, performance, and theatre. Their artistic escape stems from an obsession with staging and interactivity, focusing their work on the audience’s experience of the artwork. They were shortlisted for the Lumen Art Prize in the UK, created a video game about miscarriage that was recognized by Kotaku as one of the best obscure games of 2020, and co-founded the Laborare Collective with Marine Theunissen. They also traveled across Europe for six months on artistic residencies, producing screen prints and conducting choreographic research-creation on rising sea levels. Since 2021, they have been deeply involved with Living Arts, contributing video design, scenography, writing, and even interactive design to more than a dozen performances.

Raph Dely
Photo credit : Marine Theunissen
Government of New Brunswick
Frye Festival
Laborare
Éditions Perce-neige
Éditions Prise de parole