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Par Sébastien Lord-Émard, correspondant Frye
Plus je médite, moins je me sens développer un penchant pour l’ascèse, pour le détachement des choses de ce monde… C’est comme si la méditation, exercice spirituel qui, au demeurant, m’est salutaire d’un point de vue psychologique pour apaiser mon anxiété, n’interrompait le flot du quotidien que pour me faire apprécier, avec le recul, la douceur des nourritures terrestres… Je n’envisagerais jamais, depuis que je pratique la pleine conscience, d’aller m’enfermer dans un monastère, fût-il au sommet de paysages splendides. Pour le meilleur et certainement pour le pire, je continue d’être parcouru de désirs, fondement ontologique de la souffrance. Je ne m’en félicite pas, mais je ne le renie pas : j’ai encore envie, au mitan de mes jours, de rencontrer l’amour. J’ai aussi trop de plaisir à m’entourer d’objets significatifs, sentimentaux autant qu’esthétiquement plaisants. Malgré l’état lamentable de l’actualité politique mondiale, je suis de ce monde, j’y participe de tout mon être. C’est avec cette conscience renouvelée de ma condition humaine que j’ai pu plonger dans l’essai Ce désir me point, de Claire Legendre, avec la délectation de se sentir compris.
Il était une fois une célibataire involontaire. Involontaire, parce que, et nous le découvrirons au fil des pages, ce n’est pas le désir qui fait défaut. Désir de trouver l’amour, d’abord. Encore faut-il que cela « clique », mais le jeu de dupes qu’est la drague est truffé de paréidolies vite démasquées. Pendant dix ans de « tunnel » de la solitude, borné par l’écriture, la question du désir prend ainsi une dimension existentielle pour Claire Legendre, qui dévoile une situation à la fois unique et plus commune qu’on pense. Or, si le célibat involontaire (ou désigné comme tel) renvoie dans l’usage médiatique aux incels (« Les incels se plaignent de leur misère sexuelle qu’ils expliquent par le rejet que les femmes leur opposent. » explique Legendre, page 12, soulignant à juste titre comment ce courant est inquiétant et peut dégénérer en tueries de masse), leurs pendants féminins, les femcels donc, retournent la violence contre soi, et elles « perdent graduellement confiance en elles » (page 13). Si la définition correspond au cas de Legendre pendant une décennie, elle ne lui est d’aucun secours, au contraire : stigmatisante, l’expression réduit son expérience personnelle à une condition sociologique qui ne serait même pas « intéressante ». À partir de ce constat, l’autrice se réapproprie son récit pour se donner la possibilité de l’effacer, de s’en détacher.
De ces dix années échouées sur le « marché » des corps et des mirages que sont, entre autres, les applis de rencontre, Claire Legendre nous entraîne sur la piste de ses désirs. « Mon désir n’avait pas besoin d’objet, il était prêt à se poser sur n’importe qui, il frétillait sur l’horizon des possibles. » (Page 136) Graduellement, la définition de « désir » s’élargit, englobe des expériences adjacentes : le désir de posséder et d’être désiré. On passe de l’univers des dates à celui des objets transitionnels, ces choses qui nous permettent de se détacher du sein maternel mais pour mieux, rendu adulte, s’élargir à l’ensemble de nos possessions matérielles. Le désir se trouve littéralement un nouvel objet dans les parfums, colliers, lampes, bols et autres babioles parfois hors de prix. « Les célibataires sont une manne pour l’économie mondiale. » peut donc signaler Legendre (page 61). Pour se sustenter sans se ruiner, l’astuce est de remplir un panier virtuel sans passer à la caisse. Et ainsi, de désirs en désirs, inassouvis ou non, on s’assimile les objets qui nous identifient : dans ce cas, c’est l’écrivaine qui se perçoit comme telle dans une paire de lunette. Et « [c]’est aussi, bien sûr, une tentative de stimulation du désir d’autrui. » (Page 67). On a besoin de se voir dans le regard d’autrui, dans son désir comme miroir. Jusqu’à imaginer le pire (si l’être cher ne répond pas au texto, c’est qu’il est mort, bien sûr…), comme si désir et angoisse n’étaient que les faces d’une même pièce.
Ce n’est pas seulement une affaire de style : la prose de Legendre est parsemée de fulgurances, de ces petites phrases qui frappent. C’est qu’elle est terriblement perspicace et sagace. Les différentes déclinaisons du désir amènent l’autrice à pianoter des constats comme autant de formules lapidaires, précises et fortes. Encore faut-il y être sensible, voire : posséder un minimum de sagacité soi-même pour en peser la pertinence (ce qui exclut d’emblée, je crois, toute une espèce d’hommes, souvent jeunes, dont la prétention intellectuelle est inversement proportionnelle à la subtilité de la pensée et à la maturité sexuelle, ce genre d’hommes qui ne juge qu’à travers le filtre de ses privilèges et de son désir sexuel). Bien sûr, ce n’est pas chaque individu qui peut s’identifier à une situation, le célibat involontaire, dans ce cas-ci d’une femme cisgenre dans un monde hétéronormé, et souscrire aux différentes postures exposées. N’empêche. Quelle puissance d’évocation dans le verbe de Legendre ! Chacun y trouvera des perles à son goût.
Ce désir me point m’a happé et m’a très intimement interpelé. Discours fragmenté sur le désir, miroir de l’autrice où je mire ma propre relation tendue, comme dédoublée, avec la sexualité, avec mes souvenirs, avec mes « tigres » intérieurs et mes déceptions et mes manques. Claire Legendre est de mon âge, de ma génération, mais surtout elle est de mon horizon littéraire, de ma famille culturelle. Je me suis senti compris et expliqué, comme découvert, dans ses mots, et exposé (avec ce que cela comporte de nudité, de vulnérabilité). Son désir, je le (re)connais : ce qu’elle déploie en autant de courts chapitres, en autant de directions, et ce qui se joue, se noue, dans cette analyse d’elle-même, m’interpelle au plus creux de mes non-dits, de mes peurs, de mes espoirs aussi. Lucide, elle élucide ses propres contradictions, dans lesquelles les miennes trouvent à se penser. C’est un prisme qui diffuse les nuances nécessaires de tout ce qui se joue dans le rapport au corps, à l’attirance physique, au consumérisme, à l’amour, aux autres, à soi… Je comprends maintenant pourquoi ce livre résonne autant autour de moi, depuis sa parution, et il résonnera encore longtemps en moi.
Work cited: Legendre, Claire. Ce désir me point. Leméac, 2024. (see on Librairie acadienne)
Cite this article: Lord-Émard, Sébastien. « Ce désir me fait vivre ». Discours/e: Digital Catalogue for Atlantic Literatures and Cultures, 03/04/2025. <https://discours-e.ca/2025/04/03/ce-desir-me-fait-vivre-2/>
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To cite this article:
Claire Legendre
Claire Legendre was born in Nice in 1979. From her first book, Making-Of, published when she was only eighteen, the writer has worked both the detective and confessional fields, with Viande, La méthode Stanislavski, L’écorchée vive, and Photobiographies. She lived in Rome, at the Villa Medicis in 2000, and in Prague, before settling in Quebec, where she has taught creative writing at the Université de Montréal since 2011.

Sébastien Lord-Émard
Sébastien Lord-Émard is an Acadian queer activist and writer. He/she resides in the unceded territory of Mi’kma’ki, where the Epetkutogoyek (Petitcodiac) River forms a bend at Panacadie Brook. Sébastien Lord-Émard has published poetry, essays on Acadian visual arts and an “Égoportrait du poète en burnout” in the collective En cas d’incendie, prière de ne pas sauver ce livre (Éditions Prise de parole, Sudbury, 2021). After seven years as project manager at Éditions Bouton d’or Acadie and three years as director of development at the Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick, Sébastien Lord-Émard becomes coordinator of the Revue acadienne de création littéraire Ancrages in the summer of 2024.

