{"id":7505,"date":"2026-04-24T17:00:00","date_gmt":"2026-04-24T20:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/discours-e.ca\/?p=7505"},"modified":"2026-07-14T08:49:24","modified_gmt":"2026-07-14T11:49:24","slug":"cetait-comme-ca-la-vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/2026\/04\/24\/cetait-comme-ca-la-vie\/","title":{"rendered":"C\u2019\u00e9tait comme \u00e7a la vie"},"content":{"rendered":"<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Il y a quelques ann\u00e9es, j\u2019ai eu l\u2019honneur et le privil\u00e8ge de m\u2019entretenir avec <a href=\"https:\/\/discours-e.ca\/en\/fr\/correspondant\/antonine-maillet\/\" data-type=\"correspondant\" data-id=\"2968\">Antonine Maillet<\/a> dans le cadre d\u2019une commande propos\u00e9e par la revue Les Libraires, pour sa rubrique d\u2019entretiens intitul\u00e9e \u00ab Dans l\u2019univers de\u2026 \u00bb \u2014 une t\u00e2che qui m\u2019a \u00e0 la fois terrifi\u00e9e et captiv\u00e9e. Le texte qui suit a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit \u00e0 la suite de ma rencontre t\u00e9l\u00e9phonique, en 2021, avec Antonine Maillet, alors \u00e2g\u00e9e de 92 ans.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Je voudrais \u00e9crire Tonine, mais Mme Maillet n\u2019\u00e9tait pas une proche, elle n\u2019\u00e9tait pas de ma parent\u00e9. Mme Maillet \u00e9tait une l\u00e9gende de son vivant. Je ne l\u2019ai rencontr\u00e9e qu\u2019\u00e0 quelques br\u00e8ves reprises en personne \u2014 entre autres, \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie de remise du prix Nelligan en 2006, o\u00f9 mon premier recueil de po\u00e9sie publi\u00e9, <\/em>Alma<em>, \u00e9tait finaliste. \u00c0 mon grand \u00e9tonnement, la romanci\u00e8re, qui m\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0, dans mon \u00e2me \u00e0 moi, comme une sorte de f\u00e9e marraine litt\u00e9raire, est apparue parmi la foule d\u2019\u00e9diteurs, d\u2019\u00e9crivains et de po\u00e8tes venus \u00e9couter l\u2019annonce du prix.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alma<em> fut mon introduction au milieu litt\u00e9raire qu\u00e9b\u00e9cois et canadien francophone. Cet apr\u00e8s-midi-l\u00e0, j\u2019avais l\u2019impression de traverser un portail, de me rapprocher d\u2019un monde o\u00f9 je me sentais moins seule, impr\u00e9gn\u00e9e de l\u2019univers et du legs de l\u2019\u00e9nigmatique \u00c9mile Nelligan. J\u2019\u00e9tais curieuse, \u00e9mue, chavir\u00e9e. Et m\u00eame si <\/em>Alma<em> n\u2019a pas remport\u00e9 le prix Nelligan, l\u2019exp\u00e9rience de la voir l\u00e0, assise et rayonnante, solidaire, ne m\u2019a jamais quitt\u00e9e. Sa fougue, lorsqu\u2019elle est venue me saluer, m\u2019a profond\u00e9ment marqu\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Pendant notre rencontre t\u00e9l\u00e9phonique, Mme Maillet ne m\u2019a rien racont\u00e9 qu\u2019elle n\u2019ait d\u00e9j\u00e0 dit en entretien, dans les nombreux reportages et documentaires qui lui ont \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9s, ou qui ne figure dans son <\/em>Clin d\u2019\u0153il au Temps qui passe<em>. Pourtant, impossible de l\u2019arr\u00eater \u2014 de l\u2019interrompre, de rediriger l\u2019\u00e9change. Pourquoi ? Je l\u2019\u00e9coutais comme si je l\u2019entendais pour la premi\u00e8re fois : une femme d\u2019un autre temps, l\u2019A\u00een\u00e9e, en chair et en os, confirmant sa volont\u00e9 de vivre pleinement et enti\u00e8rement chaque moment pr\u00e9sent.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Mme Maillet \u00e9tait bien plus qu\u2019une autrice ; elle est ma Froissart, une sorte de griot. Son \u0153uvre est \u00e0 la fois porteuse de m\u00e9moire, transmission d\u2019une inventivit\u00e9 orale et t\u00e9moignage d\u2019une r\u00e9silience collective qui, je l\u2019esp\u00e8re, perdurera. Impossible de d\u00e9tacher l\u2019\u00e9crivaine de l\u2019Histoire acadienne, l\u2019\u0153uvre du Village, du XIX<\/em><em>\u1d49<\/em><em> si\u00e8cle en Acadie en particulier \u2014 \u00e9tape de reconstruction complexe et difficile au retour d\u2019exil, \u00e0 la suite de la D\u00e9portation des Acadiens, malheureuse pierre angulaire identitaire. Impossible, pour moi, de ne pas privil\u00e9gier \u00e0 mon tour, comme elle l\u2019a fait tout au long de sa carri\u00e8re d\u2019\u00e9crivaine, la parole vivante, son propos et son exp\u00e9rience \u2014 mati\u00e8re premi\u00e8re du travail de cr\u00e9ation.<\/em><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:25px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">C\u2019\u00e9tait comme \u00e7a la vie<\/h5>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mme Maillet parle \u00e0 ses morts. \u00c0 diff\u00e9rents moments de la journ\u00e9e, elle les salue, leur demande des petites choses \u00e0 voix haute dans le salon de son condo qu\u2019elle aime et o\u00f9 elle habite depuis la mort de sa grande amie, Mercedes Palomino; apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 la grande maison o\u00f9 elles avaient v\u00e9cu et r\u00eav\u00e9es ensemble et heureuses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mme Maillet m\u2019explique qu\u2019elle parle \u00e0 sa m\u00e8re, \u00e0 son p\u00e8re, \u00e0 ses fr\u00e8res et s\u0153urs et ami.e.s comme s\u2019ils \u00e9taient l\u00e0, dans le salon avec elle. M\u00eame dans son \u00e2ge d\u2019or, Mme Maillet reste la m\u00eame &#8211; enjou\u00e9e et sans r\u00e9serve. Elle m\u2019explique qu\u2019elle parle \u00e0 ses morts sans savoir ni m\u00eame imaginer o\u00f9 ils sont. \u00ab&nbsp;Ne me parle pas d\u2019anges ni de Paradis.&nbsp;\u00bb, insiste-t-elle. Elle n\u2019en a aucune id\u00e9e et ne s\u2019en fait pas. Elle s\u2019amuse dans le myst\u00e8re, le v\u00e9ritable au-del\u00e0. Mme&nbsp;Maillet me dit qu\u2019\u00e0 92&nbsp;ans, elle revit son enfance. D\u2019une pi\u00e8ce \u00e0 l\u2019autre, et m\u00eame du salon \u00e0 la cuisine, elle a l\u2019impression de se trouver dans sa maison natale de Bouctouche, au Nouveau-Brunswick, alors qu\u2019elle est chez elle, \u00e0 Montr\u00e9al.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mme Maillet m\u2019explique qu\u2019elle avait 14 ans quand sa m\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Un 13 d\u00e9cembre tr\u00e8s froid, (\u2026), le jour de fun\u00e9railles de sa m\u00e8re, une cousine de sa m\u00e8re devenue M\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e accompagn\u00e9e de la s\u0153ur Jeanne de Valois. C\u2019est la m\u00eame Jeanne de Valois qui sera fondatrice du premier cours classique pour femmes en 1943 et qui ouvrira le Coll\u00e8ge Notre-Dame-d\u2019Acadie \u00e0 Moncton en 1949. Mme Maillet m\u2019explique que, ce jour-l\u00e0, sa s\u0153ur, \u00ab&nbsp;C\u00e9cile la courageuse&nbsp;\u00bb, avait plaid\u00e9 pour qu\u2019Antonine, et non elle, fr\u00e9quente le pensionnant \u00e0 Memramcook, car le p\u00e8re de Mme Maillet, atteint de Parkinsons n\u2019avait pas les moyens de payer les frais d\u2019\u00e9tudes aux deux filles. Mme Maillet m\u2019explique que, si elle fut pensionnaire au couvent avec sa s\u0153ur, et ce, avant de terminer le secondaire, c\u2019est gr\u00e2ce aux bourses d\u2019\u00e9tudes offertes par la M\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale le jour des fun\u00e9railles de sa m\u00e8re. &nbsp;\u00ab&nbsp;Vois-tu&nbsp;? s\u2019exclame-t-elle, ma m\u00e8re descendait dans sa tombe, pis elle m\u2019envoyait ce cadeau-l\u00e0. \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mme Maillet m\u2019explique que le couvent \u00e0 Memramcook n\u2019\u00e9tait pas une autre plan\u00e8te \u2013 un nouveau monde peut-\u00eatre \u2013- un monde o\u00f9 elle devait se battre pour rester premi\u00e8re de sa classe, elle, \u00ab&nbsp;la petite de Bouctouche&nbsp;\u00bb. Un monde o\u00f9 elle avait d\u00e9cid\u00e9 \u00ab&nbsp;de prendre sa place&nbsp;\u00bb et de finir premi\u00e8re de sa classe, ce qu\u2019elle fit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mme&nbsp;Maillet raconte qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas la seule \u00e0 prendre sa place et explique que M\u00e8re Jeanne de Valois n\u2019\u00e9tait pas une \u00ab&nbsp;s\u0153ur&nbsp;\u00bb comme les autres, qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas une \u00ab&nbsp;pieuse&nbsp;\u00bb.&nbsp; Qu\u2019elle n\u2019aurait jamais pu rester plus d\u2019une journ\u00e9e au couvent si ce n\u2019\u00e9tait gr\u00e2ce \u00e0 M\u00e8re Jeanne de&nbsp;Valois, une dame courageuse qui osait s\u2019opposer aux hommes qui pensaient que les femmes devaient s\u2019occuper de \u00ab\u2009soupologie\u2009\u00bb plut\u00f4t que de philosophie. Cette m\u00e8re Jeanne de Valois marchait les bras ballants comme une g\u00e9n\u00e9rale d\u2019arm\u00e9e, plut\u00f4t que de marcher les bras crois\u00e9s, et elle \u00ab&nbsp;parlait \u00e0 voix haute&nbsp;\u00bb dans le corridor.&nbsp; M\u00e8re Jeanne de Valois \u00e9tait avant tout une \u00e9ducatrice et Mme Maillet soutient qu\u2019avec elle, les coll\u00e9giennes se sentaient \u00ab&nbsp;libres, libres&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mme Maillet insiste sur ce point; elle se sentait libre au couvent, avec ses amies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le v\u0153u de chastet\u00e9 \u00ab&nbsp;n\u2019\u00e9tait pas un gros probl\u00e8me&nbsp;\u00bb, puisqu\u2019elle n\u2019avait pas le go\u00fbt de fonder une famille, me dit-elle, \u00ab&nbsp;j\u2019\u00e9tais bien trop prise par mes aventures pour \u00e7a&nbsp;\u00bb. Mme Maillet m\u2019explique avec aplomb qu\u2019elle pouvait \u00eatre amoureuse sans vouloir se marier et que c\u2019\u00e9tait comme si elles avaient d\u00e9j\u00e0 \u00ab&nbsp;la vision d\u2019aujourd\u2019hui en t\u00eate&nbsp;\u00bb ; qu\u2019il \u00e9tait possible, logique et normal m\u00eame de vivre des relations amoureuses et naturelles avec des personnes du m\u00eame sexe. Des amiti\u00e9s profondes. Mme&nbsp;Maillet \u00e9tait aux \u00e9tudes et avait d\u00e9j\u00e0 une grande passion pour la litt\u00e9rature. Mme Maillet \u00e9tait heureuse au couvent avec ses amies et se sentait libre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Libre aussi de quitter le couvent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la fin des \u00e9tudes, \u00ab&nbsp;on quittait le couvent pour gagner sa vie&nbsp;\u00bb. Mme Maillet se demande si elle n\u2019est pas rest\u00e9e quelques ann\u00e9es de plus pour de mauvaises raisons, que ce n\u2019\u00e9tait pas pour Dieu qu\u2019elle est rest\u00e9e aussi longtemps. Si elle est rest\u00e9e, c\u2019\u00e9tait pour vivre sa passion, continuer ses \u00e9tudes et enseigner. Quand elle \u00ab&nbsp;est sortie de l\u00e0&nbsp;\u00bb, c\u2019est parce qu\u2019elle ne pouvait plus y rester de bonne foi. Elle explique que les femmes de sa g\u00e9n\u00e9ration qui sont rentr\u00e9es au couvent pour ces raisons-l\u00e0, c\u2019est-\u00e0-dire pour s\u2019\u00e9duquer, ont presque toutes quitt\u00e9 le couvent, sans probl\u00e8mes, sans drame. C\u2019\u00e9tait comme \u00e7a, la vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait comme \u00e7a la vie en 1950. Une femme devait \u00eatre titulaire d\u2019un doctorat pour enseigner la litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Moncton alors que l\u2019homme pouvait enseigner \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 n\u2019ayant que la ma\u00eetrise. Il fallait demander la permission \u00e0 l\u2019archev\u00each\u00e9 pour enseigner Rabelais. Moins de cent ans pass\u00e9s, c\u2019\u00e9tait chose normale au Nouveau-Brunswick, comme ailleurs au Canada, de quitter la maison \u00e0 14 ans pour travailler ou pour fr\u00e9quenter le pensionnat. \u00ab&nbsp;C\u2019\u00e9tait la vie&nbsp;\u00bb de ne pas avoir acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9ducation malgr\u00e9 ton talent, ta passion, parce que tes parents n\u2019en avaient pas les moyens. C\u2019\u00e9tait la vie d\u2019accepter que les choses \u00e9taient ainsi. La vie \u00e9tait comme \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mme Maillet raconte la fois qu\u2019elle a fait le tour de la Nouvelle-\u00c9cosse et de l\u2019\u00cele-du-Prince-\u00c9douard sur le pouce, en auto-stop avec d\u2019autres coll\u00e9giennes et qu\u2019elle a enfin arr\u00eat\u00e9 de conduire sa voiture \u00e0 90 ans alors qu\u2019elle en \u00e9tait encore capable afin d\u2019\u00e9viter des ennuis. Aujourd\u2019hui, \u00e0 92 ans, elle voyage avec la voisine, sa grande amie, qui habite le condo d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 et me rappelle du m\u00eame souffle que, malgr\u00e9 son \u00e2ge, elle n\u2019a rien oubli\u00e9 de sa m\u00e9moire ancienne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mme Maillet va \u00e0 l\u2019essentiel&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00e7a d\u00e9pend du chef&nbsp;\u00bb, en parlant de M\u00e8re Jeanne de Valois et du couvent et de ces ann\u00e9es-l\u00e0. Mme&nbsp;Maillet ne se souvient pas exactement, mais elle pense que c\u2019est au couvent avec M\u00e8re Jeanne de Valois qu\u2019elle a d\u00e9couvert les textes de Rabelais pour la premi\u00e8re fois, comme s\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 \u00ab\u2009\u00e9crits pour elle\u2009\u00bb.&nbsp; Elle me raconte que, d\u00e8s les premi\u00e8res pages, il fallait \u00ab&nbsp;qu\u2019elle aille au bout&nbsp;\u00bb de Rabelais, et que lire Rabelais c\u2019\u00e9tait comme lire son monde \u00e0 elle, le village de son enfance. L\u2019auteur qui avait \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 l\u2019Index est celui qui l\u2019a le plus influenc\u00e9e et celui qu\u2019elle a enseign\u00e9 malgr\u00e9 l\u2019avertissement de l\u2019archev\u00each\u00e9 \u2013 de \u00ab&nbsp;faire attention&nbsp;\u00bb. Mme Maillet glousse de bonheur. Son rire intemporel de velours-v\u00e9tiver r\u00e9sonne, \u00ab&nbsp;Faire attention\u2026 mais comment \u00e7a faire attention&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mme Maillet \u00e9tait la seule au couvent \u00e0 avoir enseign\u00e9 tous les si\u00e8cles \u00ab&nbsp;\u00e0 peu pr\u00e8s&nbsp;\u00bb. Elle \u00e9tait la seule qui connaissait le Moyen-\u00c2ge jusqu\u2019au XXe si\u00e8cle litt\u00e9raire et, lorsqu\u2019une institutrice tombait malade ou devait s\u2019absenter, elle prenait le relais. Elle explique que dans les ann\u00e9es 1940, elles \u00e9taient responsables de ses propres listes de lecture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mme Maillet affirme que la litt\u00e9rature acadienne est n\u00e9e avec sa g\u00e9n\u00e9ration, qu\u2019elle a d\u00e9j\u00e0 pens\u00e9 qu\u2019elle continuait quelque chose, qu\u2019il y avait d\u00e9j\u00e0 une litt\u00e9rature acadienne quand elle a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire et \u00e0 publier, mais qu\u2019elle le voit autrement aujourd\u2019hui. \u00ab&nbsp;Ce qu\u2019il y avait quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire \u00e9tait un d\u00e9but&nbsp;\u00bb, une enqu\u00eate importante, mais il n\u2019y avait pas de personnes autrices acadiennes qui l\u2019inspiraient \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Ce qui l\u2019inspirait en Acadie c\u2019\u00e9tait ce qui existait d\u00e9j\u00e0, l\u2019oralit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mme Maillet m\u2019explique que c\u2019\u00e9tait diff\u00e9rent que chez les autres, chez elle, \u00e0 Bouctouche. Chez elle, il y avait des livres \u2013 voire plusieurs livres. Elle avait c\u00f4toy\u00e9 et connu la litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u00e0 la maison comme \u00e0 l\u2019\u00e9cole, puisque ses deux parents \u00e9taient instituteurs. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, les instituteurs \u00e9taient pay\u00e9s par la paroisse. Mme Maillet pr\u00e9cise que ses parents ne pouvaient pas faire vivre une famille de neuf enfants avec un salaire d\u2019instituteur et son p\u00e8re est ainsi devenu g\u00e9rant \u00e0 Irving. &nbsp;Malgr\u00e9 son nouvel emploi, son p\u00e8re r\u00e9visait les devoirs de fran\u00e7ais \u00e0 la maison et, bien que ses parents soient l\u2019exception \u00e0 la r\u00e8gle, ils ne ressentaient aucun m\u00e9pris envers ceux et celles du village qui ne lisaient pas. Ses deux parents parlaient \u00e0 tout le monde. C\u2019\u00e9tait comme \u00e7a chez elle, \u00e0 Bouctouche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mme Maillet se rappelle une nouvelle d\u2019Alphonse Daudet intitul\u00e9e \u00ab&nbsp;La derni\u00e8re classe&nbsp;\u00bb publi\u00e9e dans <em>Les contes du lundi<\/em> en me disant qu\u2019elle l\u2019a autant influenc\u00e9e que l\u2019\u0153uvre de Rabelais, mais \u00e0 une \u00e9poque diff\u00e9rente. Le vendredi apr\u00e8s-midi \u00e0 l\u2019\u00e9cole du village, l\u2019institutrice leur lisait des contes ou des nouvelles comme activit\u00e9 de rel\u00e2che. Une Antonine Maillet de 10 ou 11 ans avait \u00e9cout\u00e9, le c\u0153ur gros, l\u2019histoire du petit Franz en Alsace qui devait accepter que, du jour au lendemain, lui et ses camarades de classe deviendraient Allemands et cesseraient les le\u00e7ons de fran\u00e7ais. \u00c0 la derni\u00e8re phrase de la nouvelle, \u00ab&nbsp;C\u2019est fini, allez-vous-en&nbsp;\u00bb, Mme Maillet avait \u00e9clat\u00e9 en mille sanglots int\u00e9rieurs, estomaqu\u00e9e par l\u2019id\u00e9e que l\u2019on puisse passer d\u2019un monde \u00e0 un autre aussi violemment et que, si cela s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 en Alsace, cela pourrait aussi bien se passer chez elle, au Nouveau-Brunswick.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mme Maillet m\u2019explique qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0, elle comprit que la litt\u00e9rature c\u2019\u00e9tait aussi et surtout \u00e7a&nbsp;: de l\u2019\u00e9motion. Que cet apr\u00e8s-midi-l\u00e0, elle avait compris qu\u2019\u00eatre \u00e9crivain, \u00ab&nbsp;ce n\u2019est pas juste savoir \u00e9crire, c\u2019est savoir faire pleurer\u2019\u2019.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mme Maillet ne pleure pas en me racontant ses souvenirs, tout ce qui n\u2019est plus. C\u2019est peut-\u00eatre parce qu\u2019en elle, ils vivent encore, rayonnent \u00e0 travers chaque pore de ses joues roses \u2014 que je me rem\u00e9more ais\u00e9ment \u2014, dans son regard espi\u00e8gle. Elle qui est. Elle pour qui la litt\u00e9rature est au-dessus, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de tout ; qui croque dans la cr\u00e9ation \u00e0 pleines dents. Mme Maillet \u00e0 la moelle fran\u00e7aise, citant Shakespeare comme son num\u00e9ro un, le top du top, tout en regrettant qu\u2019il n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 Fran\u00e7ais \u2014 \u00ab mais qu\u2019est-ce que tu veux\u2026 \u00bb \u2014 parce que c\u2019est bel et bien \u00e0 la France, m\u2019explique-t-elle, que revient le m\u00e9rite d\u2019\u00eatre temple et puissance litt\u00e9raire mondiale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et puis, bon, reprend-elle, Shakespeare n\u2019avait pas le g\u00e9nie de la fable qu\u2019avait La Fontaine ; et La Fontaine n\u2019\u00e9tait pas Corneille. Et moi, j\u2019ajoute : Louise Lab\u00e9 qui n\u2019\u00e9tait pas Marguerite de Navarre, qui n\u2019\u00e9tait pas Antonine Maillet. Antonine Maillet, dont l\u2019enthousiasme continue de m\u2019inspirer. Antonine Maillet, qui n\u2019est qu\u2019elle-m\u00eame : singuli\u00e8re, le top.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\">\u2014 <a href=\"https:\/\/discours-e.ca\/en\/fr\/correspondant\/georgette-leblanc-fr\/\" data-type=\"correspondant\" data-id=\"2691\">Georgette LeBlanc<\/a>, avril 2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>Un grand merci \u00e0 Pierre Filion pour la relecture de ce texte.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<div class=\"mh-excerpt\">Il y a quelques ann\u00e9es, j\u2019ai eu l\u2019honneur et le privil\u00e8ge de m\u2019entretenir avec Antonine Maillet dans le cadre d\u2019une commande propos\u00e9e par la revue Les Libraires, pour sa rubrique d\u2019entretiens intitul\u00e9e \u00ab Dans l\u2019univers <a class=\"mh-excerpt-more\" href=\"https:\/\/discours-e.ca\/en\/2026\/04\/24\/cetait-comme-ca-la-vie\/\" title=\"C\u2019\u00e9tait comme \u00e7a la vie\">[&#8230;]<\/a><\/div>\n","protected":false},"author":255556986,"featured_media":7667,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":[3072],"meta":{"_acf_changed":false,"_wpcom_ai_launchpad_first_post":false,"footnotes":"","jetpack_post_was_ever_published":true},"categories":[1368],"tags":[3474,2353,2006,2104,1459,2856,3618,2298],"correspondant":[2968,2691],"org-partenaire":[],"projet":[],"class_list":["post-7505","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-nouveaute","tag-antonine-maillet","tag-ecriture","tag-entretien","tag-litterature","tag-mediatheque","tag-memoire","tag-nouveau-brunswick-fr","tag-carrousel","format-article-fr","correspondant-antonine-maillet","correspondant-georgette-leblanc-fr"],"acf":{"afficher_dans_flux_externe":false,"type_contenu":"","source_de_la_nouvelle":null,"autrice_de_larticle":[2691],"organisme_direction_du_dossier":[],"langue_de_la_video":["FR"],"sections_articles_enfants":null,"dans_les_medias":null,"corresp_ordre":[{"corresp_term":[2691],"corresp_poids":1},{"corresp_term":[2968],"corresp_poids":2}],"articles_enfants":"","presence_au_festival":""},"jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pg22Gt-1X3","jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/discours-e.ca\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/bandeau-georgette-cetait-comme-ca-la-vie-e1781199219376.png?fit=2496%2C1183&ssl=1","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7505","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/255556986"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7505"}],"version-history":[{"count":15,"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7505\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8493,"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7505\/revisions\/8493"}],"acf:term":[{"embeddable":true,"taxonomy":"correspondant","href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/correspondant\/2691"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7667"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7505"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7505"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7505"},{"taxonomy":"format","embeddable":true,"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/format?post=7505"},{"taxonomy":"correspondant","embeddable":true,"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/correspondant?post=7505"},{"taxonomy":"org-partenaire","embeddable":true,"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/org-partenaire?post=7505"},{"taxonomy":"projet","embeddable":true,"href":"https:\/\/discours-e.ca\/en\/wp-json\/wp\/v2\/projet?post=7505"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}